Cette vue nous aurait disposés à la joie, quand même nous n'aurions pas vu sortir du logis M. de Bachaumont qui, nous embrassant de la meilleure grâce du monde, nous témoigna le contentement qu'il avait de nous voir et son dessein de nous bien régaler. M. Chapelle parut ensuite et, renouvelant ses protestations, nous fîmes si bien assaut de civilités, que nous serions demeurés là jusqu'au jour du jugement dernier, si un petit laquais n'était venu nous avertir qu'on avait servi sur table.
Sitôt que nous eûmes commencé d'apaiser notre faim, un propos s'établit entre Molière et M. de Bachaumont, parce que ce dernier soutenait qu'il ne fallait pas faire une part si grande aux anciens, en leur donnant, comme on avait accoutumé, le pas sur les modernes, mais que, bien loin de là, pour la tragédie, nous étions bien supérieurs aux Latins, qui n'avaient à nous opposer que quelques déclamations pompeuses d'un supposé Sénèque, tandis que M. de Corneille et M. Racine avaient donné les plus excellents poèmes tragiques que l'on connût. Partant de là, il dit encore que ni Térence, ni Plaute, chez les Latins, n'avaient fait de bonnes comédies, que, pour Aristophane, il avait, à la vérité, quelque mérite, mais fort obscurci par le peu d'honnêteté des termes et la licence de l'invention. Il ajouta que Ménandre était plus de son goût, parce qu'il ne restait de ce poète que des morceaux assez rares et qu'enfin il donnait la palme à Eupolis et à Cratinus, parce que les écrits de ces derniers étaient si réduits par le temps et l'insolence des Barbares qu'ils pourraient être contenus dans le creux de la main.
A ce discours extravagant, nous partîmes de ce grand éclat qu'Homère assure que les dieux font retentir dans leur Olympe; mais Bachaumont, poussant son raisonnement, nous dit le plus sérieusement du monde qu'il nous montrerait à tous notre béjaune; que Chapelle n'avait de sens qu'à ordonner un dîner; que, moi, j'étais bon à le manger, et qu'enfin Molière n'y entendait rien, attendu que lui, Molière, effaçait par ses moindres écrits tous ceux des anciens comiques et qu'il n'y avait pas à revenir là-dessus.
Nous vîmes alors, parce qu'il s'était tu après cela, qu'il était fort échauffé par le vin qu'il avait bu, et Chapelle opina qu'il faudrait lui donner, le soir, quelque potion lénitive pour écarter ses vapeurs et ramener ses esprits. Molière rêvait à son ordinaire, comme si l'entretien ne lui fût parvenu que par des canaux divertis à l'extrême, et je conjecturai qu'il s'inquiétait moins de la querelle des anciens et des modernes, que de savoir si Armande avait tout de bon du goût pour ce blondin qui lui avait serré les doigts, l'autre soir, à la Comédie.
Dans ce moment, le petit laquais vint dire que M. Despréaux arrivait et, en effet, ce grand homme se montra aussitôt au bout d'une allée. Je n'avais pas eu encore occasion de le saluer ni de le voir, et je fus dans le dernier contentement de considérer les traits d'un poète si fameux. M. Despréaux a l'air le plus noble et le plus fin, les yeux vifs et brillants, la bouche moqueuse, si spirituelle qu'elle semble mâcher de la malice; avec cela, son maintien est assez imposant et fait connaître qu'il est homme de condition, enfin il parut tel que mon imagination l'avait déjà présenté à mes yeux, et je lui sus un gré infini de cette civilité qu'il avait là.
Quand on l'eut mis au fait de notre entretien, et qu'il connut que notre démêlé venait encore de cette querelle des anciens et des modernes, il dit d'abord que Bachaumont n'avait pas trop raison de puiser ses arguments plutôt dans les bouteilles que dans les textes, et que la seule chose sensée qu'il lui eût vu faire avait été de boire toute l'eau d'un bénitier, parce qu'une dame qu'il aimait y avait trempé les doigts; il continua en protestant que M. Perrault n'avait pas eu dessein de louer les modernes en mettant Racine, Corneille et Molière au-dessus de tous les anciens, mais le propos d'avilir ceux-ci par la suite, en leur préférant M. Quinault, et qu'au surplus il ne doutait pas que les écrits de ces poètes ne dussent passer aux siècles suivants, mais que c'était affaire à ceux de ce temps-là d'établir les parallèles. Se tournant alors vers Molière, il l'assura qu'il était son serviteur et qu'il savait bien que leurs sentiments sur cette matière étaient les mêmes.
Après cela, il n'y avait plus qu'à se remettre à boire pour essayer de noyer dans le vin la bassesse de notre siècle, et c'est ce que nous fîmes, avec une ardeur d'autant plus grande que le jour commençant à faire place à la nuit nous avertissait qu'il faudrait bientôt retrouver notre coche d'eau si nous ne voulions pas faire à pied le voyage de Paris, de sorte qu'insensiblement nous nous trouvâmes si bien conditionnés à la fin,—j'entends Chapelle, Bachaumont et moi-même,—que blessés de cette idée que nous étions des cuistres végétant dans une ignorance barbare, nous convînmes tous, d'un même sentiment, d'en finir avec ces misères-là et d'aller nous jeter à la rivière qui, par une grâce spéciale du ciel, coulait là tout à propos.
Nous levant en tumulte et courant au fond du jardin, nous fîmes part de cet honnête dessein à Despréaux et à Molière, leur proposant par une faveur singulière de notre bonté de les laisser venir avec nous, abîmer dans les flots de la Seine les modernes tout ensemble avec les anciens.
—Attendez! dit Molière d'un air doux; attendez jusqu'à demain.