Dans la place du cimetière Saint-Jean, proche des Halles, il y avait un traiteur assez fameux, où quelques-uns des hommes de la cour avaient accoutumé d'aller faire la débauche avec MM. Despréaux et Racine; et même M. de La Fontaine y venait quelquefois, quand il avait quelque poème licencieux dans l'esprit, parce qu'il disait que rien n'était plus propre à exciter sa verve que les discours des gens de qualité, quand ils s'entretiennent, après boire, de leur mérite ou de la vertu des dames. Molière m'y mena une fois, parce qu'il savait que M. de Sévigné ne manquerait pas de venir ce jour-là, et qu'il avait dessein d'étudier les façons de ce seigneur, pour accommoder le personnage de Don Juan dans la comédie du Festin de Pierre, qu'il voulait représenter, parce que sa troupe et son public le voulaient aussi.
Sitôt que nous fûmes entrés dans la chambre particulière du logis, qui était réservée à une assemblée si illustre, parce qu'en ce temps-là les cafés n'étaient pas encore établis, je vis qu'il y avait sur une table un exemplaire de la Pucelle, de Chapelain, qu'on y laissait toujours, et nous sûmes bien, par la suite, pourquoi.
M. Despréaux et M. Racine firent mille honnêtetés à Molière et voulurent bien m'assurer de leurs sentiments, malgré la petitesse de ma condition; mais, dans l'instant que nous étions occupés par ces civilités-là, il parut un gentilhomme que je connus à son maintien pour celui que Molière m'avait dépeint, et dont il voulait faire son étude. Il avait le visage fort rond et des yeux pleins de feu, avec un regard fier et gracieux, et la mine d'un homme qui n'a pas trop rencontré de cruelles. Ses cheveux étaient blonds et le mieux frisés du monde, assez épais et assez longs pour n'avoir pas besoin de boucles ajoutées, et, par-dessus tout cela, son abord avait quelque chose de haut et de tranquille qui marquait assez que c'était un seigneur de la première qualité.
L'hôte apporta des flacons d'un certain vin de Joigny que M. de La Fontaine prisait fort, et nous nous mîmes à boire en nous entretenant d'une manière vive et qui m'éblouit par les heureuses saillies des convives. Mais qui pensez-vous qui fît le plus le diable et montrât le plus d'enjouement? J'aurais gagé que ce serait le poète comique et j'aurais perdu, car Molière demeurait à son ordinaire fort rêveur, pendant que l'auteur de tant de tragédies, qui ont fait couler de si belles larmes, se laissait aller à mille saillies, montrant un esprit bouffon et se répandant en discours pleins d'équivoques, qui nous mirent enfin tellement en gaieté que l'on devait, je pense, entendre de tout le voisinage les grands éclats de rire que nous poussions.
M. Boileau me dit à l'oreille que c'était ainsi, en badinant, que Racine avait écrit, en quelques jours, sa comédie des Plaideurs et que, sans cesse, cet auteur inventait en ce réduit les plus ingénieuses folies qu'on pût imaginer.
Mon étonnement grandit lorsque M. de Sévigné ayant prononcé quelques mots, à propos d'une comédie, assurant que l'auteur était un sot pour n'avoir pas suivi en la matière «les errements d'Aristote», je vis M. Despréaux se lever tout en furie en s'écriant:
—Bon Dieu! Monsieur, quelle langue est cela? Suivre des errements, Monsieur, c'est tout justement comme si vous parliez le langage des Topinambous, et je ne voudrais pas gager que ces peuplades sauvages se hasardassent à de si pitoyables discours!
Là-dessus, s'étant rassis, les autres protestèrent qu'il fallait que le coupable subît la peine ordinaire et qu'elle serait, cette fois, en dix vers seulement, parce que ce supplice était de ceux qu'il faut appliquer avec une certaine modération pour ne pas voir expirer le patient durant sa géhenne.
Je n'entendais pas trop bien ce qu'ils voulaient dire par là, quand je vis M. de Sévigné prendre, en soupirant, le livre de M. Chapelain qui se trouvait sur la table et commencer, d'une voix mal assurée, la lecture de cette pièce fameuse:
Loin des murs flamboyants qui renferment le monde...