Comme elle achevait ces paroles, un tendre incarnat vint, encore une fois, rehausser la blancheur de son visage; mais le regard qu'elle me jeta faisait paraître assez qu'elle ne m'en voulait pas de l'avoir provoqué. Après cela, elle me demanda, sans doute par manière de contenance, quel était ce gentilhomme chez qui j'allais et le nom de sa terre, parce qu'elle connaissait bien le pays tout à la ronde et qu'elle m'indiquerait le chemin puisque je l'avais perdu.
—Madame, lui répondis-je, le seigneur que je dois voir se nomme M. de La Maisonfort, et le château qu'il habite est du nom de Rochefitte, que ce cavalier prit autrefois pour suivre à l'armée le roi en Flandre.
La belle fit un ris malin et m'apprit que j'étais à la vérité assez éloigné du but de mon voyage, mais qu'en suivant un chemin dérobé qu'elle m'enseignerait je parviendrais assez rapidement chez M. de La Maisonfort, et qu'au surplus je rencontrerais beaucoup de cavaliers sur cette même route, parce qu'il y avait une fête au château de Rochefitte et qu'on y donnait la comédie, avec les violons, parce que Mlle de La Maisonfort devait épouser bientôt M. le marquis des Guirandières, que c'était une affaire faite et qu'il n'y avait plus à revenir là-dessus.
Elle cessa de parler en disant cela et laissa paraître un peu d'ennui, qui se traduisit par des soupirs et quelques pleurs venant humecter sa paupière. Il ne me fut pas malaisé de comprendre qu'elle prenait quelque part à ce prochain hyménée, et je jugeai aussitôt que ce marquis, trop fortuné et sans doute infidèle pour une autre, était l'objet de ces regrets et la source de ces larmes.
Plein de tristesse et dévoré de jalousie, comme si j'avais sujet d'avoir l'une et l'autre, j'allai délier la bride de mon cheval, qui était attaché à un arbre, et je pris congé de la belle mystérieuse avec une précipitation où le souvenir du marquis entrait pour quelque chose.
Après avoir fait plusieurs détours par des sentiers qui me parurent un second labyrinthe, j'arrivai devant un château d'une belle apparence, et qui était tellement illuminé à l'intérieur, que la quantité de feux qui sortaient par ses fenêtres forçaient à reculer jusqu'au fond des bosquets les ombres de la nuit. Un agréable concert de violons et de luths se faisait entendre et l'on devinait bien, aux bruits des vaisselles agitées dans les cuisines et aux fumets succulents qui s'en échappaient, que l'estomac n'aurait pas moins de part aux réjouissances qui se préparaient que les oreilles et les yeux.
Sitôt que je me fus fait connaître à M. de La Maisonfort pour le comédien qui venait aider des lumières de son art les personnes de qualité disposées à se donner le plaisir de paraître en public, à la manière des baladins, ce seigneur me mena avec de grands éclats de joie dans une salle magnifiquement préparée, où l'on avait élevé une estrade pour jouer la farce de Scapin, et où je vis un gros gentilhomme déjà habillé du long pourpoint de Géronte, et qui faisait le bouffon et le vieillard avec des mines comme s'il eût eu besoin de cela pour paraître les deux. Mais que devins-je en apercevant auprès de lui ma divinité du jardin et en apprenant à des signes certains que ce comédien de fortune n'était autre que le marquis épouseur, ce château la façade de la petite maison autour de laquelle la belle malicieuse m'avait fait tourner et retourner, et cette noce celle de cette Galathée avec ce Polyphème. Je pensai étouffer de rage et de dépit.
Dès que nous eûmes commencé de répéter, je vis que mon rival était le plus sot des hommes et je compris la tristesse que j'avais remarquée dans les yeux de ma princesse. Elle-même qui jouait dans la pièce, avec des grâces non pareilles, le personnage de Zerbinette, marquait si bien par ses regards et ses silences le dégoût que lui inspirait une telle union, imposée par la cupidité d'un père, que, ne pouvant plus supporter un sort si fâcheux et si contraire, je me résolus d'y mêler un dénouement de ma façon. Je dis au marquis que c'était la scène de Géronte et de Scapin qu'il fallait le mieux étudier, parce que c'était là qu'éclatait particulièrement l'art des deux comédiens, et l'ayant persuadé de se mettre dans le sac que je fermai en l'assurant que c'était la tradition de Molière, je lui servis une bâtonnade qui n'était pas dans la pièce.
M. des Guirandières criait au travers du sac, comme s'il eût été Géronte lui-même; M. de La Maisonfort, me jugeant pris de frénésie, me tirait par mes basques en jurant comme un Suisse, et sa fille riait aussi fort et aussi haut que si elle eût été, en effet, Zerbinette, la supposée Égyptienne. A la fin, le marquis, rompant ses entraves de chanvre, s'enfuit si courroucé qu'il ne voulut rien entendre aux raisons de M. de La Maisonfort,—et vraiment je ne sais de quelle sorte ce seigneur eût pu en donner,—et c'est ainsi que par mon artifice je sus rompre cet hymen odieux... en même temps que les côtes du marquis.