Je connus, après que j'eus eu rossé Géronte comme il faut, qu'il n'y a rien de tel que les coups pour mettre les choses en place. Sitôt que le marquis des Guirandières se fut enfui sous mon bâton, et dans le moment que M. de La Maisonfort, indigné de mon action, allait peut-être attirer, à mon tour, sur mes épaules, une averse de bois, il se fit un mouvement parmi ceux qui s'étaient assemblés pour la noce ainsi dérangée, et quelques-uns s'en vinrent dire à notre hôte que j'avais agi plus sagement qu'on ne pouvait l'attendre d'après ma souquenille de Scapin, parce que ce marquis était un débauché qui ne visait à rien qu'au bien de M. de La Maisonfort et de sa fille, et que, pour ses affaires, elles n'étaient pas en aussi bon point qu'il le publiait, mais qu'au contraire ses revenus étaient décrétés et qu'il avait dû engager à des traitants, pour faire figure, la terre d'où il tirait son marquisat.

Connaissant, par ces discours, des vérités qu'il aurait sans doute sues beaucoup plus tard si cet homme-là de promis était devenu gendre, M. de La Maisonfort crut qu'il ne devait plus donner tant de regrets à la rupture d'un hyménée pour lequel, maintenant, il sentait moins d'attrait que sa fille n'y marquait d'éloignement et, sans toutefois paraître excuser mon transport, mais faisant mine de mettre sur le compte de quelque égarement passager ma furie bâtonnante, ce seigneur me dit qu'il me verrait volontiers établir ma demeure, pour quelques jours, dans son château, parce qu'il n'y avait rien qu'ils aimassent, sa fille et lui, comme les vers et la comédie, et qu'il n'y avait point de semaine qu'ils ne se donnassent le plaisir de représenter, pour eux seuls, quelque scène des bons auteurs; que, cependant, sa fille, Angélique—c'était le nom de cette demoiselle—avait besoin qu'on lui montrât quelques-uns des secrets du nouveau jeu des comédiens et qu'il avait jeté la vue sur moi par le canal de M. de Moncontour, parce que j'étais de la connaissance de Molière et qu'il n'y avait pas de poète comique qu'il prisât autant que celui-là.

Je lui dis que, sur ce pied-là, j'étais son homme et que, pour ce qui était d'apprendre à la demoiselle quelque scène nouvelle, j'en faisais mon affaire, mon triomphe étant, à la vérité, dans l'emploi des valets, mais que pour les amoureux j'y réussissais assez bien aussi. Le bouffon est qu'Angélique, imaginant que j'inventais cette fable pour me rapprocher d'elle, après l'aventure du jardin et l'aveu soudain que je lui avais fait de ma passion, ne pouvait se défendre de rire et que je vis bien qu'elle me prenait moins pour un comédien véritable que pour un amant déterminé.

Le lendemain fut le jour que j'entrai dans les fonctions de ma charge. M. de La Maisonfort avait fait préparer une galerie, au bout d'une terrasse, que des caisses d'orangers ornaient, entremêlées de termes et de quelques fontaines. Pour la galerie, elle était fort proprement pavée par le moyen de carreaux noirs et blancs et décorée, dans le goût antique, de pilastres, d'astragales et de festons en façon de guirlandes. Ce lieu me parut le plus agréable du monde parce que, dans le moment que j'en franchissais le seuil, j'y aperçus la divinité qui, depuis quelques jours, faisait toute ma pensée.

Angélique était assise sur un carreau de satin et paraissait rêver très profondément. Elle appuyait la tête sur une de ses mains et laissait tomber l'autre bras nonchalamment à côté d'elle. Dans cette posture, on remarquait la finesse de sa taille et la bonne façon de son habit, mais j'en augurai de plus qu'elle était occupée par quelque sentiment tendre et la bonne opinion que j'avais de mon mérite me fit juger que ce sentiment devait s'adresser à moi.

M'étant donc approché, je commençai à l'entretenir d'une manière que le badinage se mélangeait d'une certaine douceur, et je vis qu'elle ne laissait pas que d'être sensible aux mouvements que je faisais paraître. Nous nous mîmes cependant à faire la répétition d'une scène de l'Avare; j'avais choisi le personnage de Valère, parce qu'il s'accommodait assez avec celui que je figurais, puisque je cachais un nom de gentilhomme, celui du chevalier de La Fontette, sous le sobriquet du comédien Bellefleur. Angélique, de son côté, sut en peu de temps faire ma partie dans le rôle d'Élise, et rien n'était plus touchant que de voir ainsi nos cœurs véritables, à travers des masques de théâtre, échanger des aveux et subir des émois que Molière peut-être n'avait pas prévus.

Au bout de trois ou quatre jours, nous disions à la perfection les propos amoureux par qui s'ouvre le premier acte de cette pièce fameuse. Mais quel ne fut pas mon trouble lorsque Angélique, parlant sans le secours du livre et comme une personne naturelle, en vint à cette phrase que prononce Élise: «Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet, et c'en est assez, à mes yeux, pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments...» Je vis quelque chose qui me parut des pleurs humecter sa paupière, et je jugeai qu'elle appliquait à elle-même les paroles qu'elle venait de répéter.

Aussi, continuant avec une passion très naturelle de faire le Valère, je m'écriai:

«De tout ce que vous m'avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque chose et, quant aux scrupules que vous avez, votre père, lui-même, ne prend que trop soin de vous justifier à tout le monde...»

En parlant ainsi, et par un jeu de scène qui n'était pas indiqué dans la pièce, je me prosternai à ses pieds, et, saisissant une de ses belles mains, je la baisai avec une ardeur parfaite.