Ayant donc, dès le lendemain, repris mon cheval qui se plaisait plus dans les écuries du château que sur les grands chemins, je me rendis à la ville la plus prochaine, où le don d'une bourse qui contenait cent pistoles et qui formait tout justement la moitié de mon bien détermina de me suivre certain Nicodème vêtu de noir et de physique mélancolique que je ferai connaître tout à l'heure. Je revins au château pour dîner, sur l'heure de midi, et dès que j'eus expédié mon repas, je fus, toujours avec mon homme, au-devant de M. de La Maisonfort qui faisait, en compagnie de sa fille, quelques tours d'allée, sans doute pour aider à la digestion d'un ragoût de lapin en fricassée dont il était incommodé pour s'y être trop inconsidérément acharné. J'abordai ce seigneur d'une manière qui était pour lui plaire, parce qu'elle sentait son ancienne mode, c'est-à-dire en m'inclinant jusqu'à ce que ma main droite, dégantée, touchât le sol, et lui ayant dit que mon acolyte était un camarade fort habile à jouer dans les comédies, que j'avais fait venir dans le dessein de lui donner un divertissement de ma façon, je lui demandai congé de tout disposer dans la galerie avec mademoiselle sa fille pour répéter ce petit morceau.
Mais, soit que la fatigue de son estomac l'indisposât contre toute la terre, soit, comme je crus, qu'il eût reçu quelques rapports secrets, touchant mes entretiens avec Angélique, M. de La Maisonfort déclara tout net qu'il voulait aller avec nous dans la galerie, pour voir de quelle façon nous conduirions notre répétition. Il me demanda aussi le nom de mon compagnon, et je lui dis qu'il se nommait la Bazoche, parce que son emploi était, d'ordinaire, de faire les hommes de robe ou les tabellions.
Après cela, je donnai à Angélique et à l'inconnu noir un papier sur lequel j'avais écrit ce qu'ils avaient à dire, et après avoir averti la Bazoche qu'il ne parût que quand je lui ferais signe, j'exposai à mon hôte, en ces termes, l'argument de la scène que nous allions jouer pour lui:
—Imaginez, Monsieur, que je suis un jeune gentilhomme, du nom de La Fontette, à qui Mademoiselle votre fille a donné dans la vue, bien qu'il ne brûle pour elle que de l'ardeur la plus pure et la plus respectueuse. Un père barbare s'oppose à leur union, mais ces honnêtes et parfaits amants se sont vus réduits à user d'un stratagème pour s'entretenir librement devant ce Géronte, qui a bien la mine de devoir être dupé comme il faut.
—Bon, interrompit le seigneur, sur ce pied-là, votre scène me plaît mieux que vos fades bergeries où l'on ne dit que des chansons. Il n'y a rien de si réjouissant qu'un père ou un mari à qui l'on fait voir leur béjaune, et pour moi je n'aime rien tant, après dîner, que s'ils sont bien attrapés par un fourbe.
—Nous allons donc, lui répondis-je, vous donner bien de la satisfaction. Commencez, Mademoiselle, sous le nom d'Isabelle, et songez que je suis présentement Dorante.
Angélique (lisant sous le nom d'Isabelle).—Si la modestie ne permet pas à une jeune fille de déclarer ses sentiments, la sincérité l'oblige à confesser qu'elle en a pour un cavalier qui a du mérite, et comme c'est justement l'état où je me vois, j'en éprouve la plus étrange confusion du monde.
Bellefleur (lisant sous le nom de Dorante).—Souffrez, Madame, que je vous exprime le ravissement où vous me plongez par ce discours. Ne pensez pas cependant que je reste en arrière dans un pas si périlleux pour notre inclination réciproque; puisqu'un père, aux ordres duquel vous vous soumettez sans murmurer, mais non sans regrets, s'oppose à vous laisser former des nœuds si légitimes, il faut, par un engagement qui nous lie à jamais, unir nos destinées en dépit de ce seigneur.
Angélique.—Et le moyen, Monsieur, de le faire consentir à signer un contrat en bonne forme, après lequel il n'y a plus qu'à aller devant un prêtre? C'est une entreprise bien téméraire que d'essayer d'y parvenir, et je vois bien qu'il me faudra finir mes jours dans l'ombre d'un cloître, où ce père malheureux n'aura pas même la consolation d'essuyer mes pleurs.
Bellefleur.—Cessez, cessez, Madame, de présenter à mes yeux une image qui les trouble, mais, vous représentant que nous jouons là une scène de comédie, consentez que je fasse venir un honnête homme de notaire, qui a écrit un contrat auquel il n'y a plus qu'à mettre les noms et qui, sous l'aspect d'un bouffon, fera passer la chose comme un mariage de comédie.