—Un temps viendra, me dit-il, de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'ai faites; mais présentement il n'y faut pas songer, et peut-être sera-t-il bientôt plus nécessaire de m'occuper de choses plus graves.

Marquant ainsi les sentiments d'un bon chrétien et sa résignation aux volontés du Seigneur. Après cela, il me commanda de manger, parce que je devais avoir appétit. Je voulus lui donner un bouillon, dont Mlle Molière avait fait monter une provision, et où elle s'entendait parfaitement, mais il refusa parce qu'il le trouvait trop substantiel.

—Eh non! les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi: vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.

Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit, après avoir envoyé demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir.

—Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur: il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.

Le jour que l'on devait donner la troisième représentation du Malade imaginaire, je trouvai Molière fort tourmenté de son rhume. Je lui observai qu'il me paraissait plus mal que la veille.

—Cela est vrai; j'ai un froid qui me tue.

J'allai chercher Mlle Molière qui vint avec Baron; ils furent tous deux bien touchés de l'état où ils le voyaient, et lui s'en étant aperçu commença de parler si doucement qu'on pouvait douter si c'était une parole humaine, la plainte étouffée de quelque Prométhée vaincu par le vautour. Pourtant tous deux ne laissèrent pas que de l'entendre et, pour moi, ces paroles sont demeurées dans ma mémoire à la manière de ces épitaphes antiques, qu'un stylet gravait sur un inaltérable airain.

Molière disait:

—«Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de relâche.»