Il s'arrêta un peu comme s'il réfléchissait à ce qu'il avait dit, puis estimant peut-être qu'il avait trop laissé paraître sa pensée, il ajouta:
—Mais qu'un homme souffre avant de mourir.—Cependant je sens bien que je finis.
Je connus alors que rien n'avait échappé à ses regards observateurs des intrigues criminelles de ce Baron qu'il avait comblé de bienfaits, et de cette Armande si particulièrement chérie.
Aucun des deux ne s'attendait à un pareil discours, et, par confusion aussi bien que par artifice, ils feignirent de n'y démêler que les murmures d'un malade au lieu des reproches d'un époux justement irrité.
S'étant donc approchés, ils le conjurèrent avec des larmes de ne pas jouer ce jour-là et de prendre du repos.
—Comment voulez-vous que je fasse? Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. Pourtant il faut que l'on commence la comédie à quatre heures, sans cela, je ne puis m'y trouver et il faudra rendre l'argent. Dites-le aux comédiens, et qu'ils soient prêts, avec les lustres allumés et la toile levée.
Dès que l'heure fut arrivée, j'envoyai chercher les porteurs pour le mener au théâtre. Il n'eut pas grand mal à s'habiller pour faire le personnage d'Argan, s'étant contenté de garder sa robe de chambre de vrai malade pour représenter celui qu'il figurait imaginaire. J'observais, durant qu'il jouait, son air et son visage et, voyant bien que les cris et les lamentations qu'il faisait n'étaient pas feints, je sentais une fureur intime contre ce public qui se divertissait à le voir contrefaire ainsi le malade à la perfection, et jetait de grands éclats de rire chaque fois que la douleur lui tirait une grimace. Les choses cependant allèrent assez bien pour commencer, et j'augurai mieux de l'issue en le voyant tempêter d'un si bon courage contre les impertinences de Toinette, mais, quand il passa derrière le théâtre, après le second acte, je connus bien qu'il y avait quelque chose de détraqué dans la machine, et que ce n'étaient point ni les Mores dansants ni les singes sautants de l'intermède qui pourraient cacher à cet homme-là une figure qu'il avait devant les yeux et qui ne laisse plus distraire d'elle sitôt qu'on a dû la regarder un peu fixement. Quand il en vint, dans sa scène avec Béralde, à ce qu'Argan dit de Molière lui-même et que les médecins devaient l'abandonner en cas qu'il fût malade, et que Béralde lui répliqua que Molière ne leur demanderait point de secours, il me sembla qu'il pâlissait. Mais, dans le moment même, me souvenant de mon rôle de Fleurant, j'entrai avec ma seringue et je ne m'occupai plus que de bien jouer, car, pour nous autres, la semblance du théâtre étouffe toujours toutes les réalités de la vie.
Cependant, un peu après, étant revenu derrière mon portant, j'attachai de nouveau mes regards sur Molière, et je fus dans la dernière épouvante de voir qu'il agonisait, en quelque sorte, sur la scène et dans son fauteuil d'Argan. C'était juste le moment où celui-ci disait: «Je sens déjà la médecine qui se venge.»
Mais que devins-je en entendant celui que je considérais plus comme un demi-dieu que comme un mortel, s'écrier: «qu'il avait un voile devant les yeux», qu'il souffrait «de maux de cœur», «de lassitude dans tous les membres», «de douleurs dans le ventre comme si c'étaient des coliques» et que je reconnus l'expression parfaite des incommodités qu'il endurait d'habitude et dont il m'avait fait, par privilège, la confidence? Je doutai alors si Mlle Molière, en raillant les maux dont il se plaignait et en refusant, par étourderie et indifférence, de prendre en recommandation la présence de son mal, ne lui avait pas donné d'abord cette idée d'un malade qu'on ne croit point tel et qu'on moque, pour éviter la nécessité fâcheuse de lui donner trop de soins, idée que, pour les besoins de son art et par l'effet de l'inclination naturelle de son esprit, il avait par la suite tournée en farce pour en amuser le parterre.
Justement, au moment où cette idée me vint, Argan était étendu dans sa chaise, contrefaisant le mort, et Béline, sa femme, disait: «Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant... Mouchant, toussant, crachant toujours; sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens et grondant nuit et jour servantes et valets!» J'aurais gagé qu'il faisait répéter là, à Béline, quelque phrase entendue de Mlle Molière!