Et, ce qui montre assez que l'art comique est la véritable nourrice et la source naturelle de toutes les autres professions humaines, on tomba d'accord que jamais la justice n'avait été si droitement et si subtilement distribuée dans le pays chartrain. C'est ainsi que Thalie, la muse au double masque, préparait des serviteurs pour Thémis, la déesse au double visage.
XXVI
LA PIERRE FENDUE
Il y avait bien deux ou trois ans que je jugeais les autres à la manière d'un Solon ou d'un Dracon, selon le sentiment de ceux que mes arrêts faisaient blancs ou noirs, quand je fus contraint d'aller à Paris pour quelque affaire dont je ne me souviens pas bien. Il faut cependant qu'elle ait été de conséquence, car je partis au milieu de l'hiver et dans le temps que la neige obstruait tous les chemins. J'ai souvenance, à la vérité, qu'Angélique, ma femme, était pour lors d'une mélancolie si outrée, pour avoir été traitée de présidenteaude par la femme de l'Élu à qui elle disputait le pas, que les meubles en dansaient d'eux-mêmes dans la maison et que deux plaideurs qui apportaient certain quartaut de vin vieux dans l'attente de leur procès avaient été reçus par elle comme s'ils fussent venus lui redemander leurs Épices.
Je pris le coche de Chartres, qui me conduisit à Paris en deux journées seulement, et étant descendu dans une auberge qui avait bon air, je m'occupai d'abord à bien me décrasser de la poussière du chemin, après quoi je commandai à l'hôte de mettre un poulet à la broche et de tirer de son meilleur vin, accomplissant toutes ces choses avec la liberté d'esprit et le contentement d'un homme qui se verrait par quelque miracle subitement tiré de la tempête et entré dans la bonace.
Dès que j'eus dîné de la manière que j'ai dit, je m'en fus en droiture à la rue Mazarine, proche celle Guénégaud, où la troupe s'était retirée depuis la mort de Molière, pour voir la comédie que l'on donnait ce soir-là, et qui se trouva être le Misanthrope. M'étant fait ouvrir une loge, j'entendis cette pièce parfaite, et qui a mérité d'être placée au-dessus même des ouvrages des anciens par la peinture des caractères et la force de l'expression; mais j'eus peine à retenir mes larmes en voyant, au lieu de l'aimable Molière, l'impertinent Baron dans le personnage d'Alceste. A la vérité, ce comédien avait du mérite, et l'on a sans doute eu raison de dire qu'il avait atteint la perfection dans son art, mais de le considérer de la sorte, et si l'on peut ainsi parler, dans la peau et sous les habits d'un homme que j'avais si passionnément aimé, de voir auprès de lui Mlle Molière remplir ce rôle de Célimène que je savais avoir été écrit pour elle dans les transports de la jalousie la plus cruelle ou les espérances d'un invincible amour, de trouver ainsi rassemblés sous mes yeux les deux êtres pour qui Molière avait montré un si fort attachement et payé d'une extrême ingratitude, cela me parut si touchant, si neuf et si déplorable, que le ressentiment de cette heure est toujours depuis demeuré en moi.
Après le Misanthrope, on donnait l'Inconnu, du fameux Thomas Corneille; entre les deux pièces, La Grange vint tenir l'emploi d'orateur, qui était auparavant celui de Molière. Son compliment ne fut pas mauvais, il y montra du feu et une honnête hardiesse, mais sans égaler la bonne grâce, la politesse et la modestie de celui qui l'avait instruit.
Étant passé sous le rideau, à la fin du spectacle, j'allai saluer Mlle Molière, qui faisait paraître un visage de veuve, je veux dire serein et riant, en même temps que le maintien d'une femme qui veut cesser de mériter ce beau titre et ce beau front, et je pus juger sur l'air sournois et passionné d'un comédien nommé Guérin d'Étriché, qui se trouvait là, qu'elle songeait, comme on l'a dit plus tard, à remplacer son mari d'esprit
Par un de chair qu'elle aimait davantage.
Poussant un peu plus loin mes pas, je cherchais La Grange pour lui faire mes honnêtetés quand, entrant dans la chambre des comédiennes, je me vis soudainement devant une jeune personne qui était grande et bien faite, quoique peu jolie, et que je crus reconnaître pour l'avoir vue autrefois, étant petite, s'amuser aux jeux des enfants dans quelque coin de la scène, devant que la toile ne fût levée. Je m'approchai de la fille de Molière et, l'ayant saluée, je lui dis que j'avais sujet de me louer du sort, puisque je me trouvais devant une personne dont le père m'aimait et pour qui j'avais toujours fait profession de la vénération et de l'amour qu'un fils peut avoir.
Nous nous entretînmes ensuite quelques instants de la sorte, et j'appris de cette demoiselle que sa mère l'avait fait entrer au couvent, dans l'espérance qu'elle y resterait tout à fait, mais que, ressentant pour la vie religieuse une aversion insurmontable, elle avait enfin obtenu de revenir auprès de Mlle Molière.