—Mais, lui dis-je, quel est votre âge présentement?

—Chut! me répondit-elle, j'ai quinze ans et demi; mais n'en dites rien à ma mère.

Montrant ainsi qu'elle avait compris la cause pour laquelle on avait du dépit d'une aussi grande fille.

Dans le moment que nous parlions tous deux, nous vîmes un homme assez bien fait, quoique vieillard de quarante ans approchant, qui semblait me considérer d'un œil mortifié, jusqu'à ce que la petite Molière lui eut fait connaître qui j'étais et m'eut dit que c'était un gentilhomme nommé le sieur de Montalant à qui elle avait de grandes obligations. Je ne savais pas bien ce qu'elle entendait par là, mais dans la suite ce Montalant ayant épousé cette Iphigénie, je connus que le meilleur office que l'on puisse rendre à une fille est de la soustraire au cloître et de lui donner un mari même barbon.

Après avoir salué la jeune personne, M. de Montalant lui demanda d'un air vif:

—Savez-vous quel est le dessein de Mlle Molière en faisant voiturer cette grande masse de bois que l'on voit au cimetière Saint-Joseph sur la tombe de votre père? Il y a là pour le moins cent voies.

—Non, vraiment, s'écria la petite, et je vous prie de me faire connaître la raison de cette fantaisie étrange et nouvelle, car pour ma mère, dès la comédie faite, elle partit.

—Sur ce pied-là, repartis-je, il n'y a qu'à faire venir des porteurs et nous irons en chaise jusqu'à l'endroit que Monsieur dit; il n'y a rien, au surplus, qui soit si pressé pour moi que d'aller faire mes dévotions sur une si illustre pierre.

Étant arrivés dans le cimetière Saint-Joseph, nous vîmes que de grands feux s'élevaient au-dessus d'une tombe, qui passait d'un pied hors de terre, et qu'autour de ces feux une quantité de misérables assemblés se chauffaient avec de grandes démonstrations d'une joie qui se pouvait concevoir par comparaison avec la violence du froid de l'hiver. Les flammes, en montant dans la nuit et parmi les solitudes sépulcrales du lieu, faisaient une image parfaite de l'enfer, et, pour achever le tableau, on pouvait fort bien considérer comme figures de damnés les gens qui, pour s'approcher plus du foyer, se battaient et se mordaient, ou ceux qui, assommés par les effets de la chaleur, dormaient étendus tout autour dans la fange humide et grasse.

Un archer du guet, qui se trouvait là et considérait philosophiquement ces choses à la manière de ceux de sa corporation, nous dit effectivement que c'était un bienfait de Mlle Molière qui, pour honorer la mémoire de son mari, faisait aux pauvres du quartier des largesses de chauffage.