Fin de la Comedie du Monarque.
Deploration sur le trespas de feu monseigneur Jean Bouchetel, Seigneur de Sacy, Conseiller et Secretaire des commandemens du Roy.
Si ma plume autrefois à chanté vers lyriques,
Eglogue Pastorale, ou Sonnets heroiques,
Si par mainte Elegie on m'à veu resjouir,
Les aureilles de ceux qui m'ont voulu ouyr,
Je ne veux à present ce Labeur entreprendre
Pour d'un stile joyeux quelque liesse prendre.
Tramper je veux ma plume au lac d'Aigre Douleur,
Et qu'au lieu d'estre blanche, elle ait noire couleur
Signifiant le dueil que mon triste cueur porte
De voir soubs un Tombeau une personne morte,
Ceste personne, Helas, dont le corps est destruict,
Avoit assez remply la Gaule de son bruict,
Sans qu'on deust reciter par expresse Escriture
Les haults dons qu'il avoit, & graces de nature,
Mais le triste regret du Peuple pour sa Mort
Me contrainct de plorer un tant noble homme mort,
Et croy, amy lecteur, qu'en lisant l'ortographe
De son nom excellant mis sur son Epitaphe,
Avec moy espandras plus de souspirs et pleurs
Que Pomone n'avoit en son jardin de fleurs.
Las, c'est Jean Bouchetel, ce Royal Secretaire
Duquel les grands valeurs ma Muse ne peut taire,
Car les haultes vertus dont florissoit son nom
Doibvent éterniser son illustre renom.
Bourges qui fut le lieu de sa noble naissance,
Et qui de son Scavoir avoit la cognoissance,
Ayant sceu le trespas d'un homme tant perfaict,
Un si horrible cry et grand dueil en à faict,
Que toutes les forests et prochaines vallees
Se sont d'Arbres, de fleurs, et de fruict despoillees.
Et les prochains ruisseaux ont augmenté leurs cours,
Des pleurs de ses amys qui pleurent tous les jours
Le trespas de celluy, qui en haulte apparence
De grand Esprit, avoit servy deux Roys de France,
Le Secretaire estant de leurs commandemens,
En grand pris et honeur de tous entendemens.
Aussi tost que la Mort, furieuse Chimere,
Feit à ce Bouchetel sentir la poincte amere
De son Dard venimeux, & que le Peuple oyant
Si piteuse nouvelle, estoit tout larmoyant,
Et mesloit à ses pleurs une triste complaincte,
Des Pégasides Seurs la troupe docte & saincte
Du mont Pernasse ouyt les regrets & douleurs
Du Peuple Berruyer, qui fondoit tout en pleurs,
Et pource que ces Seurs avoyent tousjours prisé,
Ce noble Secretaire, et fort favorisé
A ses doctes Escrits, à sa plume doree,
Et à sa Poesie aux Gaules adoree,
Apres avoir ouy la desolation
Du Peuple regrettant telle perfection,
Elles laissent leur mont plaisant et delectable
Pour toutes assister au Tombeau lamentable
De ce corps deslié d'un Esprit precieux,
Qui desja place avoit au sainct repos des Cieux,
Qui est aux bons Espris le promis heritage.
Allons, mes Seurs, allons (dict Calliope sage)
Voir le triste cercueil du noble Bouchetel,
Qui pour vivre sans fin, laisse son corps mortel,
Allons ouyr les cris de ce Peuple fidele
Ou fut de nostre amy la Terre naturelle.
Allons pour consoler ses amys et parens,
Ses filles, et ses fils en honeur apparens.
Car vous scavez, mes Seurs, qu'un tel Esprit cupide
Fut à nous honorer, translatant d'Euripide
De Grec en son Francois les beaux tragiques vers
Qui au nom d'un grand Roy ont bruict par l'univers.
Vous scavez, je le scay, que sa plume excellante
Tousjours au bien public à esté vigilante,
Vous scavez quel honeur par sa noble nature
Il à tousjours porté à la litterature,
Et de quelle faveur il à usé vers ceux
Qui n'ont en Poesie onc esté paresseux.
Donc si nous luy avons faict honeur en sa vie,
N'ayons apres sa Mort moins favorable envie,
Que dy je Mort, mes Seurs, ceux la ne meurent pas
Qui ont los immortel à l'heure du trespas.
Soubdain que Calliope accomplie en Scavoir
Prononcea ces propos, elle feit émouvoir
Ses amiables Seurs, de laisser en arriere
Leur sainct Sejour, pour voir la ville Berruyere,
Ou le Peuple faisoit un dueil triste & amer
Pour cest homme excellant qu'on vouloit inhumer,
Adonc ces belles Seurs sainctes, & immortelles,
Pour tost y assister, se preparent des Esles,
Comme jadis alors que le faux Pirenee
Les esperoit forcer d'une amour effrenee.
Ainsi elles voloyent aussi legerement
Comme voloit jadis Mercure promptement
Lors que pour accomplir le vueil de Juppiter,
Le Berger à cent yeux il vint descapiter.
Donc ces belles neuf Seurs en Scavoir excellantes
S'en vont parmy les Cieux legerement volantes,
Jusqu'a ce qu'elles voyent de Berry la Contree
Ou de Bourges leur est la ville rencontree,
Ville de grand valeur, ou les loix et les arts
Florissantes on voyt, et ou l'un des Cesars
Feit faire (comme on dict) ceste puissante Tour
Qui de ses ennemys se défend alentour,
Ville qui est bornee aussi de maintes villes,
De chasteaux, & de bourgs, et de terres fertiles,
De rivieres d'estangs, et de coulans ruisseaux
Ou poissons delicats nagent dedans les eaux,
De vignobles aussi de Bacchus non indignes
Auquel tous sont debteurs les culteurs de noz vignes,
Et sur tout d'ysouldun la liqueur excellente
Des vins, est au pais doucement violente,
Vins pour faire banquets, et grand festivité,
Bien que ce soit le lieu de ma nativité.
Grand admiration receurent ces neuf Muses
De voir de ce pais les Richesses diffuses.
Si tost qu'en ceste ville ou lon faisoit le dueil,
Elle virent le Peuple espandant larmes d'oeil,
Une griefve douleur va saisir leur Poictrine
Pour le dueil qu'on faisoit du Pere de Doctrine,
Et du bon Mecenas de Poésie aussi,
Du noble Bouchetel, le Seigneur de Saci,
Et n'eust esté que c'est le naturel des Dieux
Des Déesses aussi, n'espandre l'armes d'yeux,
On eust veu tant plorer les filles de Mémoire,
Qu'on eust veu de leurs pleurs un lac grand, comme Loire,
Toutefois pour monstrer leurs ennuys et douleurs,
Elles feirent de grands souspirs au lieu de pleurs,
Et d'un habit de dueil elles se sont parees,
Pour à la sepulture estre mieux preparees.
Le Peuple désolé en conduisant le corps
Mesloit aux pleurs les cris, faisant tristes accords,
D'autre costé la Mort espouventable et fiere
Fort se glorifioit de voir en une Biere
Le corps par elle occis, pource qu'il est charnel,
Car son pouvoir n'ha rien sur l'Esprit éternel.
Le Peuple Berruyer voyant en l'Er la Mort
Tant se glorifier de ce noble corps mort,
Ses pleurs change en vengence, et son dueil en grand ire
Et tous ces mots piquans à la Mort il va dire.
Je m'esbahis comment, o laid Monstre, inhumain,
Monstre horrible, & cruel, repeu de sang humain,
Tu es tant effrené, et plein de violence,
De tousjours faire effort à la grand excellence.
O Chimere insensee, enragee Atropos,
Pourquoy troubles tu tant des humains le repos,
Te monstrant la plus grand de toutes les meurtrieres
De nous priver souvent des choses singulieres?
Il ne te suffist pas de mettre fin amere
Aux enfans nouveaux nez du ventre de leur mere,
Qui (s'ils eussent vescu) de sublime vertu
Eussent abondamment eu l'Esprit revestu,
Mais à ceux qui font fruict à une République
Tu fais sentir l'effort de ta mortelle Pique.
Tu le m'as faict scavoir, quand par toy assailli
Fut ce Jaques Thiboust, Seigneur de Quantilli,
Conjoinct par amitié à la personne morte
Qu'en ce triste Tombeau, pour l'inhumer on porte.
Et croy qu'a ce Thiboust tu vins oster la vie
Par l'aguillon poignant de malheureuse envie,
Pource qu'il estoit fort liberal aux douceurs
De l'Escrit agreable aux Pernassides Seurs.
De cela non contente O Chimere execrable
Tu rends pasture aux vers ce corps tant honorable
Du scavant Bouchetel, secretaire des Roys,
Dont reparer ce tort oncques tu ne pourroys.
Bourges avoit esté fertile et plantureuse
D'avoir produict ce fruict qui la rendoit heureuse,
Mais par ton grand outrage elle à perdu ce bien
Qui tant luy profitoit, et ne te sert de rien,
Sinon pour le monstrer Chimere furieuse,
D'espandre sang humain en tout temps curieuse,
Et pour monstrer en toy plus grande Tyrannie
Qu'aux Tigres affamez qui sont en Hyrcanie,
Tu m'as ravy l'honeur du gracieux Scavoir
Duquel l'homme meschant ne veult notice avoir.
Tu m'as osté la fleur des neuf Seurs Pégasides,
Et le vray ennemy des folles Pierides.
Tu m'as privé du fruict lequel avoit produict
Bourges, belle Cité, digne d'immortel bruict,
Ainsi Moutons paissans en l'herbageuse Plaine
Point ne portent pour eux dessus leur Doz la laine,
Semblablement pour eux petis oiseaux paissans
Ne bastissent leur nid, mais pour hommes passans.
Ainsi pour eux aussi les Beufs que le Joug serre,
Ne vont roulans l'Ereau sur la fertile Terre.
Ainsi pour leur proffit Abeilles amoureuses
Ne font de leur doux Miel les liqueurs savoureuses.
Donc, o cruelle Mort, considere l'outrage
Qu'a present tu me fais par tyrannique rage.
Considere le tort tant grand que tu m'as faict
De me priver ainsi d'un homme tant perfaict.
Si j'estoys l'Orateur dont l'Arpine se vente,
Ou le Grec Démosthene en parole eloquente,
Tu entendroys de moy des mots qui valent pis,
O Chimere passant le venin des Aspics.
Mais si ma langue n'est assez prompte & active
Pour me plaindre de toy de piquante invective,
Les bons autheurs Francoys qui mes cris entendront,
A ta grand cruauté par Escrit respondront,
Parquoy tu recevras tel vitupere et honte
Que tu ne serviras que de fable et de compte
Au Peuple simple et bas, qui de toy escrira
La grand iniquité, laquelle il publira.
Oste toy de mes yeux, O Alecto villaine,
Qui fais mourir les fleurs de ta puante alaine.
Absente toy d'icy tant les soirs que matins
O maudicte Atropos, aux cheveux serpentins.
Tu m'as assez grevé de m'oster au meur age
Ce secretaire exquis, tant noble personnage,
Et qui tant de faveur aux vertueux portoit,
Et les adversitez des pauvres supportoit,
Se monstrant mieux aymer des vertus l'exercice
Que les thresors acquis par mondaine avarice.
Assez m'as offensé, o Royne des Chimeres
De me faire sentir tant de douleurs ameres,
Me privant de celluy par mortel desarroy
Qui tant estoit utile à mon Gallique Roy,
Mais avec ton effort, de son ame immortelle
Tu ne triompheras, comme de la mortelle
Et transitoire chair de caduque action
Qui tombe en un moment à putrefaction,
Et dont j'appaiseray mon dueil, comme j'espere,
C'est que ce bon Seigneur en fortune prospere
A laissé beaux enfans de si nobles Espris,
Qu'ils ne mourront encor que tu les eusses pris,
Et par eux mon honeur apparent, on verra
Tant que des Bouchetelz le Tige durera,
Desquelz le doux regard et gracieuse forme
Aux divines vertus du Pere se conforme,
En démonstrant les dons de leur perfection
Aupres de l'oeil Royal, par admiration
Ou de leur vertu haulte et grace bien aymee
Immortelle sera la noble Renommee.
Le Peuple Berruyer tous ces regrets faisoit
Quand la cruelle Mort (qui adonc s'amusoit
A escouter les cris de ce Peuple fidele)
A faict sortir ces Dicts de sa bouche cruelle.
Je ne mesbahis point si avec triste habit
Qu'on porte par coustume au lamentable obit,
O Peuple humain par trop endormy en tenebres
Tu fais un si hault cry en tes Pompes funebres,
C'est faulte d'approuver l'ordonnance de Dieu,
Qui ceux qu'il ayme mieux, de ce terrestre lieu
Tire tousjours à soy, pour monstrer que ce Monde
Au pris de son Sejour, de vray plaisir n'abonde.
Le plaisir terrien passe comme fumee,
Ou comme seche Paille en cendres consumee,
Mais le plaisir d'enhault dure éternellement,
Que Dieu promect aux bons vivans fidelement.
En ce divin Sejour sont plaisirs delectables
Plus qu'on ne voyt au Ciel d'estoilles agreables,
De ces plaisirs divins il convient estimer
Le nombre estre plus grand, que des Sablons de Mer,
Et qu'il n'y à d'Espis dedans les jaunes Blez
Qui sont parmy les champs de Céres assemblez,
Et qu'on ne voyt de pluye et de neige arriver,
En la froyde saison du glacial Hyver.
Dy moy (Peuple troublé de dueil melancholique)
Dy tant que tu voudras que je te vexe & pique,
Que je porte nuisance en mettant à l'envers
Tant de corps, qui seront la nourriture aux vers.
Tant que voudras, dy moy meschante & inutile,
Monstre inhumain, armé de cruauté hostile,
Si est ce que sans moy l'Esprit plus precieux
Que n'est le corps mortel, ne s'en va voir les Cieux.
Les Cieux estoient fermez par une forfaicture
De cest homme premier, ouvrage de nature,
Mais ce sainct Redempteur l'ouverture en à faicte
Quand il fut mis en croix par une gent infaicte.
Or devant le peché de l'homme transgresseur
Je n'avoys aucun Dard qui peust estre agresseur
Pour en faire mourir & succomber les hommes
Au funebre tombeau, comme au temps ou nous sommes,
Dont ce divin Sauveur de creature humaine
(O peuple Berruyer) ne m'a dict inhumaine,
Alors que sa bonté et grace tant valut
De mourir en la croix, pour te donner salut,
Sa divine bonté jamais ne m'a tancee
Lors que de ses Esleus j'ay la fin avancee,
En faisant mourir d'eux le corps tant seulement,
Pour faire vivre l'Ame au Ciel durablement.
Il est vray que mon dard porte double poincture,
Scavoir douce et amere à mainte creature.
Ceux qui sont endurcis en fraudes et malices,
Et qui font tout leur Dieu de mondaines delices,
Trouvent amer mon dard, à leur Mort cognoissans
Qu'a Dieu ils ont esté trop desobeissans,
Mais ceux qui ont suyvi le chemin d'equité,
L'entretien de la paix, douceur, et charité,
Ne trouvent de mon dard la poincture que doulce,
Cognoissans que par moy leur ame au Ciel se poulse.
Doncques, O peuple humain, à tort de moy te plainds
Quand je fay succomber hommes de vertu pleins,
Puis que par leur vertu qui à tous se descouvre,
Le tout puissant Recteur son Paradis leur ouvre.
Puis que tel as cognu celluy dont ton oeil pleure,
Que ne t'asseures tu que son Esprit demeure
En ce divin Sejour qui est promis à ceux
Qui aux sainctes vertus n'ont esté paresseux?
Et si j'ay renversé le corps, qui n'est que cendre,
Tu n'en doibs contre moy en querele descendre.
Celluy qui est sans fin, et le commencement,
Ce Pere supernel, qui ayme doucement
Les culteurs de son nom, avoit l'heure ordonnee
A celluy que tu plainds, de sa fin terminee.
Pourtant cesse tes pleurs, tes complainctes et cris,
Ne me menace plus d'injurieux Escrits:
Mais loue le Seigneur, et sa saincte ordonnance,
Au veuil duquel ne fault user de repugnance.
Quand la maigre Atropos eut prononcé ces Dicts,
D'une voix veritable, et loing de contredicts
Qui peussent meriter, pour prouver le contraire,
Le peuple Berruyer commence à se distraire
De courroux enflamé, et son dueil appaisant,
Aux propos de la Mort n'est plus contredisant,
Et ainsi appaisé, monstrant meilleur visaige,
Suyt le corps au Tombeau du deffunct, qui tant sage
Et tant prudent estoit, quand son Esprit lié
Estoit au mortel corps, dont Dieu la deslié,
Et lors non sans regret fut mis en sepulture
Le corps, qui est subject aux vers et pourriture,
Et son esprit ayant des Cieux fruition,
Attend d'un plus beau corps la resurrection.
Lors que mis au Tombeau fut le corps miserable,
Des Pernassides Seurs la troupe venerable
Feit graver au Tombeau du trespassé le nom,
Avecques ses vertus de durable renom,
Calliope, qui est des neuf Seurs la premiere,
Sur le Marbrin Tombeau meit ces vers en lumiere: