No. 1. et 2. Têtes de Grandeur naturelle de L’engoulevent à queue fourchue. No. 3. son pied.
Nous avons cru devoir placer ce genre d’oiseaux directement après les chouettes; car ils sont, en effet, des oiseaux nocturnes, et peut-être même le sont-ils réellement plus que beaucoup de chouettes dont plusieurs espèces, comme nous le savons, volent et chassent en plein jour. Ceux dont nous parlons, se tenant au contraire, très-cachés pendant que le soleil est sur l’horison, ne commencent à se montrer qu’avec le crépuscule, et rodent pendant toute la nuit pour faire la chasse aux insectes, dont ils font leur unique nourriture. Nous aurions donc plus naturellement dû commencer l’histoire des oiseaux nocturnes par le genre des engoulevens, crapauds-volans ou tette-chèvres, pour me servir des noms vulgaires les plus généralement adoptés depuis plusieurs siècles, et que Buffon a rejetés dans ses descriptions[28], pour y substituer celui d’engoulevent, que nous adopterons aussi, pour ne pas faire encore un nouveau changement. Nous nous permettrons pourtant d’observer, quoi qu’il puisse être vrai que ces oiseaux volent quelquefois la bouche ouverte en poursuivant les insectes dont ils se nourrissent, qu’il est très-certain qu’ils n’engoulent pas plus de vent que les poissons et les oiseaux plongeurs n’avalent d’eau lorsqu’ils poursuivent leur proie dans les rivières; et quand même il seroit encore vrai que ces oiseaux avalassent plus ou moins de vent, leur but ne tendant réellement qu’à attraper des insectes, qu’ils engoulent en effet tout entiers, sans les mâcher, le nom d’engoule-insectes leur conviendroit mieux que celui d’engoulevent.
Il est encore très-vrai que l’ancien nom de crapaud-volant n’a été donné à l’espèce de ces oiseaux qu’on trouve en France, que par rapport à son cri, lequel imite, à s’y méprendre, un des sons que fait entendre le crapaud dans les soirées d’été. Il n’est donc pas étonnant que le peuple, voyant ou entendant voler, pendant la nuit, un animal dont le cri est le même que celui du crapaud, lui ait appliqué le nom de crapaud-volant; comme il a donné celui de chauve-souris ou souris-volante à d’autres petits animaux, dont les cris approchent de même beaucoup de ceux des souris. La large bouche et la tête platte de cet oiseau doivent aussi avoir contribué à son nom de crapaud. Le nom de tette-chèvre dérive encore de certaines habitudes de notre engoulevent, que beaucoup de naturalistes de cabinet ignorent probablement. Mais, en revanche, il n’y a pas un naturaliste chasseur, ni aucun berger habitué à parquer les moutons et les chèvres, qui ne sache que l’engoulevent fréquente les parcs de ces animaux: non pas à la vérité pour tetter les brebis ou les chèvres, mais pour prendre les insectes que les crottins et l’urine attirent en grand nombre dans ces lieux infects. Les bergers, les enfans et beaucoup d’autres personnes sans doute, voyant habituellement ces oiseaux s’abattre parmi les moutons et les chèvres, comme ils le font en effet à tout moment, et ignorant d’ailleurs ce qu’ils y faisoient, auront naturellement présumé qu’ils tettoient les mères: de-là est venu le nom populaire de tette-chèvre, qui est celui de cet oiseau dans beaucoup de pays. En Hollande, il est connu sous la même dénomination; car, en Hollandois, gyte-melker et gyte-zuyger signifient également tette-chèvre.
Je n’ai trouvé dans l’intérieur de l’Afrique que deux espèces d’engoulevens, et qui toutes deux sont nouvelles. L’un de ces oiseaux est très-grand: c’est celui de cet article, celui enfin que j’ai désigné par sa queue fourchue, caractère qui, jusqu’à ce moment, est unique dans ce genre. De toutes les différentes espèces dont les nomenclateurs ont fait mention, celui-ci est en effet le seul dont la queue soit de cette forme; ainsi on ne pourra pas le confondre avec le grand crapaud-volant des planches enluminées de Buffon, No. 325, ni avec le grand engoulevent de ses descriptions. L’Engoulevent à queue fourchue est encore plus grand que ce dernier, à qui Buffon donne vingt-un pouces de longueur; celui dont nous parlons en a vingt-six, depuis le bout du bec jusqu’à l’extrémité de la plus longue plume de la queue, laquelle est la dernière latérale de chaque côté; puisque la queue est fourchue, comme je l’ai fait observer plus haut. Le bec de ce grand Engoulevent est d’une largeur étonnante, et se termine par un petit croc, qui ressemble plutôt à une griffe qu’au bout d’un bec d’oiseau. Ce qui prouve combien peu la nature a voulu que ces oiseaux engoulassent tant de vent, en poursuivant les insectes, c’est qu’il n’en est point dont la bouche se ferme mieux. En effet, la construction de son bec est si bien combinée, que la mandibule inférieure recouvre au coin de la bouche, par un petit rebord saillant, la supérieure, qui, par un recouvrement, emboîte l’inférieure, laquelle s’y enclave jusqu’à un cran très-prononcé qu’on voit à celle d’en haut. Après ce cran celle-ci se rétrécit tout à coup pour s’emboîter ensuite elle-même dans l’extrémité de la mandibule inférieure, qui à son tour la recouvre de nouveau en la débordant, et se trouve ensuite surmontée par le bout supérieur qui l’arrête fortement en se courbant par dessus en forme de croc. Il résulte de cette parfaite union des deux mandibules que, lorsque la bouche est fermée, l’oiseau paroît avoir un très-petit bec. Au reste, ceux qui s’imaginent que ces oiseaux volent toujours la bouche ouverte, se trompent, je crois, très-lourdement; car ils se posent souvent à terre pour y ramasser les insectes; et s’il leur arrive d’en prendre en volant, il est fort inutile qu’ils l’aient pour cela continuellement baillante. Nous voyons les guêpiers, les martinets, et toutes les espèces d’hirondelles, prendre les insectes en volant, et nous ne leur voyons ouvrir le bec qu’au moment où ils sont assez près d’eux pour les happer. Il est donc probable que l’engoulevent en fait de même; or, la nature, qui ne se trompe jamais, et ne fait rien en vain, auroit-elle construit le bec de cet oiseau avec tant de soin, l’auroit-elle fermé aussi hermétiquement, s’il devoit toujours l’avoir ouvert pour se procurer sa nourriture? Nous avons fait représenter de grandeur naturelle le bec ouvert et fermé de ce grand Engoulevent, pour qu’on puisse mieux saisir sa construction particulière.
Les méthodistes ont cru remarquer beaucoup d’analogie entre les hirondelles et ces oiseaux de nuit; de manière même que plusieurs d’entre eux leur ont donné le nom d’hirondelle à queue carrée. Si ces mêmes savans avoient connu l’espèce dont nous parlons, ils auroient encore été bien plus confirmés dans leur opinion, puisque, comme beaucoup d’hirondelles, elle a effectivement la queue fourchue, et même d’une manière très-remarquable: les deux plumes les plus courtes du milieu de la queue étant de moitié moins longues que les deux dernières latérales.
Quoique cet Engoulevent africain ait vingt-six pouces de longueur, son corps n’est pas plus gros ni plus long que celui de notre chouette ordinaire, le cou et la queue occupant plus des deux tiers de la longueur totale de l’oiseau. Les narines sont placées directement contre la base du croc supérieur du bec; elles sont cachées chacune par un petit faisceau de plumes poilues qui les débordent en se dirigeant en avant. Lorsque le bec est fermé, elles se trouvent encore recouvertes par les rebords saillans du bout de la mandibule inférieure. Les yeux sont très-grands et d’un brun sombre; ils sont environnés, par dessus seulement, d’un rang de cils fins et peu apparens. Les tarses sont si courts dans cet oiseau, qu’ils ne paroissent presque point; ils n’ont enfin tout au plus que trois à quatre lignes de longueur. La plante du pied est très-large, les trois doigts de devant étant réunis jusqu’aux premières articulations par une membrane. Le doigt de derrière est également très-épaté, et ne peut absolument pas se tourner en avant, comme on le dit de plusieurs autres espèces du même genre. Nous avons donné aussi la figure du pied de cet oiseau, vu par dessous. Les ongles et le bec sont brunâtres, et les doigts jaunes par dessous et d’un brun terreux en dessus. Les aîles pliées s’étendent aussi loin que les plumes de la queue; elles ont ensemble quarante pouces d’envergure. Quant aux couleurs de cet oiseau, elles approchent beaucoup de celles des autres espèces connues d’engoulevens: c’est du brun plus ou moins foncé, agréablement varié de noir, de roux et de blanc. Je remarquerai seulement que le blanc est sur-tout répandu sur le ventre, sur la queue et sur les grands recouvremens des aîles, ainsi que sur les scapulaires et les couvertures du dessous de la queue. Le noir occupe sur la poitrine plus de place, les taches y étant plus larges que par-tout ailleurs. Les pennes des aîles sont brunes, et portent une espèce de marbrure plus apparente sur les barbes extérieures; et c’est principalement sur la queue où cette marbrure fine est le plus agréablement variée. La gorge est roussâtre et barrée en travers de lignes noires. Les plumes dans cette partie, sont à barbes rares et désunies entre elles; plus bas, sur le devant du cou, elles se terminent toutes par un long poil noir. Les petites couvertures des aîles sont d’un brun-maron rayé de noir. Au reste, je renvoie mon lecteur à la figure que j’ai publiée de cet oiseau, qui lui en fournira une idée bien plus parfaite que la description la plus détaillée que je pourrais en donner, et qui seroit aussi ennuyeuse à faire qu’à lire.