J’ai trouvé l’Engoulevent à queue fourchue sur les bords de la rivière des Lions, dans le pays des Grands Namaquois. C’est même par le plus grand hasard que je me suis procuré le mâle et la femelle de cette espèce. Un jour que je chassois sur les bords de cette rivière, accompagné de mon Klaas, nous fûmes assaillis par un orage et une pluie affreuse, qui nous contraignirent de nous retirer sous de très-grands mimosas qui la bordoient. En jetant les yeux de côté et d’autre, nous apperçûmes un fort gros arbre mort dont la tige, presqu’entièrement creuse, contenoit un vaste trou qui communiquoit dans tout le corps de son tronc vermoulu. Espérant trouver quelques insectes sous l’écorce de cet arbre, nous nous en approchâmes; mais à notre arrivée nous entendîmes, dans son intérieur, une espèce de bourdonnement sourd. Ne sachant ce que ce pouvoit être, nous prîmes quelques précautions pour nous assurer à quel animal nous avions à faire, craignant, avec raison, que ce ne fût une nichée de serpens; et nous ne fûmes pas peu surpris quand nous vîmes que c’étoient deux très-gros oiseaux, que nous tirâmes l’un après l’autre du trou, très-contens de notre bonne fortune. Je les ai conservé vivans pendant une couple de jours. La clarté du soleil paroissoit les offusquer tellement qu’ils ne cherchoient point à s’enfuir pendant le jour; mais en revanche quand la nuit étoit venue ils faisoient un vacarme affreux dans un très-grand panier où je les avois renfermés.

Je n’ai pas revu, depuis ce moment, d’autres oiseaux de la même espèce. Ils faisoient entendre, durant la nuit seulement, une espèce de chevrottement guttural, gher-rrrrrr—gher-rrrrrr, qu’ils exprimoient en ouvrant la bouche, de manière qu’on y auroit introduit une grosse pomme. La langue de cet oiseau est très-petite et se trouve placée à l’entrée de la gorge.

Il paroît que cette espèce n’est point, à beaucoup près, aussi commune que celle dont nous allons parler dans l’article suivant. Dans ces deux oiseaux, pris vivans, il y avoit un mâle et une femelle. Cette dernière étoit un peu plus grosse; mais du reste ils ne différoient l’un de l’autre que par une teinte plus forte et sur-tout plus mélangée de noir sur la poitrine et sur les pennes de la queue du mâle, où la marbrure en zigzag est distribuée par bandes alternatives, l’une brune marbrée de noir, et l’autre blanche marbrée de noir; de manière qu’il en résulte absolument le même travail et les mêmes nuances que celles qu’on remarque dans les aîles d’une grande partie de nos phalènes, notamment de celle nommée le zigzag. La femelle n’auroit probablement pas tardé à pondre, car dans sa grappe d’œufs il y avoit déja plusieurs jaunes de la grosseur d’une petite noisette. Les testicules du mâle, très-petits pour un oiseau aussi fort, étoient d’une couleur noire bleuâtre. Cette particularité d’avoir les testicules noirs est fort rare chez les oiseaux; car dans plus de douze cents espèces que j’ai examinées, je n’en ai trouvé que deux chez lesquelles elle eût lieu. Comme je n’ai été à même d’observer qu’un seul mâle de l’espèce de ce grand Engoulevent à queue fourchue, je ne puis assurer que mon observation convienne à tous les mâles de la même espèce; mais quant à l’autre oiseau, comme il est très-commun dans l’intérieur de l’Afrique, je l’ai vérifiée dans plus de cent individus mâles.


L’ENGOULEVENT A COLLIER, No. 49.

On remarque dans cette petite espèce d’Engoulevent africain plusieurs des principaux caractères de celui de l’article précédent, même forme de tête et de bec, de grands yeux, la bouche fort ample et le bout du bec très-petit; voilà quels sont les caractères d’analogie. Voici maintenant ceux qui les différencient: dans la petite espèce, la bouche ne ferme point aussi hermétiquement; la queue est coupée carrément au lieu d’être fourchue; les mandibules sont bordées de très-longs poils roides et plats, qui, étant dirigés en avant, garnissent et ferment l’ouverture de la bouche par les côtés; de sorte que quand l’oiseau l’ouvre pour se saisir de sa proie en volant, ces poils empêchent les insectes de s’échapper par les côtés, une fois qu’ils sont engagés dans la grande ouverture que présente cette bouche lorsqu’elle est béante. Les aîles ne s’étendent qu’aux trois quarts de la longueur de la queue, et les tarses sont aussi beaucoup plus longs.

L’Engoulevent à collier est à peu près de la taille de notre engoulevent d’Europe. Il est distingué par un large collier blanc qui couvre sa gorge, et ce collier s’étend en s’élargissant sur les côtés, où il prend une belle couleur orangée, variée de noir; un trait blanc qui part du coin du dessous de l’œil, se prolonge jusque sur le collier. Les premières pennes de l’aîle portent chacune une petite tache blanche vers leur milieu; celles de la queue sont également tachetées de blanc; mais ces taches sont beaucoup plus grandes principalement sur les premières pennes latérales. Tout le plumage est agréablement varié de brun, de noir et de blanc, sur un fond plus ou moins grisâtre. La femelle diffère du mâle d’abord par la taille, car elle est un peu plus petite; son collier est d’un blanc roussâtre, et elle n’a point ces plumes orangées que porte le mâle au bas de son collier; les taches du bout de la queue sont chez elle absolument salies de roux au lieu d’être blanches. Les yeux sont bruns chez tous les deux.

C’est en septembre que ces oiseaux entrent en amour. Pendant ce tems le mâle chante d’une manière très-particulière, et d’une voix si forte que lorsque j’avois le malheur d’être campé dans le voisinage de la demeure d’un de ces oiseaux, il m’étoit impossible de dormir. C’est principalement une heure après que le soleil est couché, et quelques heures avant son lever, qu’ils commencent à se faire entendre; et dans les belles nuits ils chantent sans discontinuer jusqu’au point du jour. J’ai essayé nombre de fois de noter ce ramage, mais il m’étoit plus facile d’en contrefaire quelques passages que de l’exprimer par l’écriture; cependant à force de le recommencer et d’en avoir séparément répété ses différentes phrases, je crois l’avoir saisi autant bien qu’il soit possible de le faire. Je transcris ici d’après mon journal, celui qui m’a paru le plus approcher de la vérité: Cra-cra, ga, gha-gha-gha; harouï, houï, houï-houï; glio-ghô, ghorôo-ghorôo; ga, ha-gach; hara-ga-gach, ah-hag, ha-hag, harioo-go-goch, ghoïo-goïo-goïo. J’ai observé que les finales en ghorôo étoient toujours chantées d’un ton plaintif très-bas, et sembloient absolument partir de la gorge, tandis qu’au contraire celles en a, et sur-tout les terminaisons en ach, avoient un éclat inconcevable, et montoient successivement chacune de quelques tons plus haut que celle qui la précédoit. La mesure du nombre de ces finales en ach, étoit subordonnée, à ce qu’il paroît, au besoin qu’avoit l’oiseau de reprendre haleine; car lorsqu’il s’étoit dominé dès le commencement de la phrase, il en exprimoit quatorze de suite, dont le dernier montoit au moins de quatre octaves plus haut que le premier, et de là retombant tout à coup en ghorôo d’un ton vraiment mélodieux, la phrase se terminoit en goïo-goïo. Les sons harouï, houï-houï, étoient remarquables par une sorte de chevrottement qui les accompagnoit toujours, et qui n’étoit dû qu’aux battemens d’aîles qui très-certainement les accompagnoient.