M. Renan n'hésite pas à retrouver un vestige de la même tradition chez les Phéniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon, traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, à propos du premier couple humain et de Æon, qui semble la traduction de 'Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage «inventa de se nourrir des fruits de l'arbre.» Le savant académicien croit même trouver ici l'écho de quelque type de représentation figurée phénicienne, qui aura retracé une scène pareille à celle que raconte la Genèse, pareille à celle que l'on voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu'à l'époque du grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on voit apparaître une représentation de ce genre sur plusieurs sarcophages romains, où elle indique positivement l'introduction d'une légende analogue au récit de la Genèse, et liée au mythe de la formation de l'homme par Prométhée. Un fameux sarcophage du Musée du Capitole montre auprès du Titan, fils de Iapétos, qui accomplit son oeuvre de modeleur, le couple d'un homme et d'une femme dans la nudité des premiers jours, debout au pied d'un arbre dont l'homme fait le geste de cueillir le fruit. La présence, à côté de Prométhée, d'une Parque tirant l'horoscope de l'homme que le Titan est en train de former, est de nature à faire soupçonner dans les sujets figurés par le sculpteur une influence des doctrines de ces astrologues chaldéens, qui s'étaient répandus dans le monde gréco-romain dans les derniers siècles avant l'ère chrétienne et avaient acquis en particulier un grand crédit à Rome. Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend possible de considérer la donnée du premier couple humain, auprès de l'arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y provenant directement de l'Ancien Testament lui-même, aussi bien que des mythes cosmogoniques de la Chaldée ou de la Phénicie.

1Au centre de la composition, Prométhée; assis, tient de la main gauche sur ses genoux une figure humaine qu'il a modelée, et de la droite l'ébauchoir pour la terminer. À côté de lui est une corbeille remplie d'argile et une autre figure déjà terminée. Minerve pose un papillon, symbole de l'âme, sur la tête de la figure que tient Prométhée. En haut, derrière le Titan, sont les Parques, Clotho avec la quenouille, sur laquelle elle file les jours des hommes, et Lachésis qui trace avec une baguette, sur un globe, les lignes de l'horoscope de l'homme que le fils de Iapétos est en train de former. La femme couchée derrière Prométhée, et qui tient une grande corne d'abondance soutenue par les Génies de l'été et de l'hiver, est la Terre. À ses pieds sont l'Amour et Psyché qui s'embrassent, emblèmes du corps et de l'âme. Au-dessus est le char du Soleil, pour indiquer le ciel. L'Océan le suit, tenant une rame et monté sur le monstre marin qui le portait quand il vint consoler Prométhée pendant son supplice. Plus loin, à gauche, est la forge de Vulcain, établie dans une caverne. Deux Cyclopes aident le dieu à battre à grands coups de marteau le fer destiné à forger les chaînes de Prométhée et les clous qu'il doit lui enfoncer dans la poitrine. Un troisième Cyclope est derrière le rocher pour faire aller les soufflets. À l'extrémité gauche de la composition, l'on voit le premier homme et la première femme, nus, au pied de l'arbre, dont l'homme va cueillir le fruit. À droite du groupe central de Prométhée et de Minerve, est un corps étendu à terre, dont l'âme est représentée par un papillon qui s'envole. Auprès, le Génie de la mort tient son flambeau renversé. La figure enveloppée dans un long voile est l'ombre du défunt. La Parque Atropos, assise auprès du cadavre, tient le livre fatal où est inscrit le sort de tous. Au-dessus est le char d'Hécate, symbolisant la nuit de la mort. Mercure Psychopompe emporte aux enfers l'âme, sous la figure de Psyché. Le supplice de Prométhée termine la composition sur la droite. Le Titan est attaché au rocher où l'a cloué la vengeance de Jupiter et le vautour lui ronge le foie. À ses pieds est encore la figure de la Terre, couchée et accompagnée de Génies enfantins. Hercule s'apprête à délivrer Prométhée de ses tortures en perçant le vautour à coup de flèches. Le vieillard assis sur le rocher, à l'extrémité de la scène, est la personnification du mont Caucase, théâtre du supplice de Prométhée dans la tradition mythologique.

Mais l'existence de cette tradition dans le cycle des légendes indigènes du peuple de Kena'an ne me semble plus contestable en présence d'un curieux vase peint de travail phénicien, du VIIe ou du VIe siècle avant Jésus-Christ, découvert par M. le

général de Cesnola dans une des plus anciennes sépultures d'Idalion, dans l'île de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas des rameaux duquel pendent, de chaque côté, deux grosses grappes de fruits; un grand serpent s'avance par ondulations vers cet arbre et se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule.

Maintenant on est en droit de douter qu'en Chaldée, et à plus forte raison en Phénicie, la tradition parallèle au récit biblique de la déchéance ait revêtu une signification aussi exclusivement spirituelle que dans la Genèse, qu'elle y ait contenu la même leçon morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du zoroastrisme. L'esprit de panthéisme grossièrement matérialiste de la religion de ces contrées y mettait un obstacle invincible. Pourtant il est à remarquer que chez les Chaldéens et les Assyriens leurs disciples, au moins à partir d'une certaine époque, la notion de la nature du péché et de la nécessité de la pénitence se retrouve d'une manière plus précise que chez la plupart des autres peuples antiques; et par suite il est difficile de croire que le sacerdoce de la Chaldée, dans ses profondes spéculations de philosophie religieuse, n'ait pas cherché une solution du problème de l'origine du mal et du péché.

1Le monument original est conservé au Metropolitan Museum of art, de New-York.

Sous la réserve de cette dernière remarque, il est vraisemblable que, dans son esprit, la légende chaldéenne et phénicienne sur le fruit de l'arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du cycle des vieux mythes communs à toutes les branches de la race aryenne, à l'étude desquels M. Adalbert Kuhn a consacré un livre du plus grand intérêt [38]. Ce sont ceux qui ont trait à l'invention du feu et au breuvage de vie; on les trouve à leur état le plus ancien dans les Vêdas, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles formes, représente l'univers comme un arbre immense dont les racines embrassent la terre et dont les branches forment la voûte du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a l'existence de l'homme et symbole matériel de l'intelligence; ses feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes. Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui permet d'allumer artificiellement la flamme et le communique aux autres hommes est un impie, qui a dérobé à l'arbre sacré le fruit défendu; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui et sa race.