Ce récit suit très exactement la même marche que celui de la Genèse, et d'un côté à l'autre les analogies sont frappantes. Pourtant il faut aussi noter des divergences d'une certaine valeur, qui prouvent que les deux traditions ont bifurqué dès une époque fort antique, et que celle dont nous avons l'expression dans la Bible n'est pas seulement une édition de celle du sacerdoce chaldéen, expurgée au point de vue d'un sévère monothéisme.

Le récit biblique porte l'empreinte d'un peuple qui vit au milieu des terres et ignore les choses de la navigation. Dans la Genèse le nom de l'arche, tebah, signifie «coffre» et non «vaisseau;» il n'y est pas question de la mise à l'eau de l'arche; aucune mention ni de la mer, ni de la navigation; point de pilote. Au contraire, dans l'épopée d'Ourouk, tout indique qu'elle a été composée chez un peuple maritime; chaque circonstance porte le reflet des moeurs et des coutumes des riverains du Golfe Persique. 'Hasisadra monte sur un navire formellement désigné par le mot propre; ce navire est mis à l'eau et éprouvé par une navigation d'essai; toutes ses fentes sont calfatées avec du bitume; il est confié à un pilote.

La narration chaldéo-babylonienne représente 'Hasisadra comme un roi qui monte dans le vaisseau entouré de tout un peuple de serviteurs et de compagnons; dans la Bible il n'y a que la famille de Noa'h qui soit sauvée [62]; la nouvelle humanité n'a pas d'autre souche que les trois fils du patriarche. Pas de trace dans le poème chaldéen de la distinction des animaux purs et impurs, et du nombre de sept couples pour chaque espèce des premiers, bien qu'en Babylonie le nombre sept eût un caractère tout à fait sacramentel.

Note 62:[ (retour) ] Dans le Qorân, qui a manifestement emprunté son récit du déluge à des sources populaires, Nou'h obtient d'Allah de faire entrer dans son vaisseau avec lui, non seulement sa famille, mais les rares hommes qui ont cru à ses prédications. Les interprètes orthodoxes musulmans disent qu'outre Nou'h, sa femme, ses trois fils et leurs femmes, il y avait en outre dans le vaisseau 72 personnes, serviteurs et amis, en tout 80.

L'auteur du traité Sur la Déesse Syrienne, indûment attribué à Lucien, nous fait connaître la tradition diluvienne des Araméens, issue directement de celle de la Chaldée, telle qu'on la racontait dans le fameux sanctuaire d'Hiérapolis ou Bambyce.

«La plupart des gens, dit-il, racontent que le fondateur du temple fut Deucalion-Sisythès, ce Deucalion sous lequel eut lieu la grande inondation. J'ai aussi entendu le récit que les Grecs font de leur côté sur Deucalion; le mythe est ainsi conçu: La race actuelle des hommes n'est pas la première; car il y en a eu une auparavant, dont tous les hommes ont péri. Nous sommes d'une deuxième race, qui descend de Deucalion et s'est multipliée avec la suite des temps. Quant aux premiers hommes, on dit qu'ils étaient pleins d'orgueil et d'insolence et qu'ils commettaient beaucoup de crimes, ne gardant pas leurs serments, n'exerçant pas les lois de l'hospitalité, n'épargnant pas les suppliants; aussi furent-ils châtiés par un immense désastre. Subitement d'énormes masses d'eau jaillirent de la terre et des pluies d'une abondance extraordinaire se mirent à tomber, les fleuves sortirent de leur lit et la mer franchit ses rivages; tout fut couvert d'eau, et tous les hommes périrent. Deucalion seul fut conservé vivant, pour donner naissance à une nouvelle race, à cause de sa vertu et de sa piété. Voici comment il se sauva. Il se mit avec ses enfants et ses femmes dans un grand coffre, qu'il avait, et où vinrent se réfugier auprès de lui des porcs, des chevaux, des lions, des serpents et de tous les animaux terrestres. Il les reçut tous avec lui, et tout le temps qu'ils furent dans le coffre Zeus inspira à ces animaux une amitié réciproque, qui les empêcha de s'entredévorer. De cette façon, enfermés dans un seul coffre, ils flottèrent tant que les eaux furent dans leur force. Tel est le récit des Grecs sur Deucalion.

«Mais à ceci qu'ils racontent également, les gens d'Hiérapolis ajoutent une narration merveilleuse: que dans leur pays s'ouvrit un vaste gouffre, où toute l'eau du déluge s'engloutit. Alors Deucalion éleva un hôtel et consacra un temple à Héra (Athar-'athè=Alargatis) près du gouffre même. J'ai vu ce gouffre, qui est très-étroit et situé sous le temple. S'il était plus grand autrefois et s'est maintenant rétréci, je ne sais; mais je l'ai vu, il est tout petit. En souvenir de l'événement que l'on raconte, voici le rite que l'on accomplit. Deux fois par an l'on amène de l'eau de la mer au temple. Ce ne sont pas les prêtres seuls qui en font venir, mais de nombreux pèlerins viennent de toute la Syrie, de l'Arabie et même d'au-delà de l'Euphrate, apportant de l'eau. On la verse dans le temple, et elle descend dans le gouffre, qui malgré son étroitesse en engloutit ainsi une quantité très-considérable. On dit que cela se fait en vertu d'une loi religieuse instituée par Deucalion, pour conserver le souvenir de la catastrophe et du bienfait qu'il reçut des dieux. Tel est l'antique tradition du temple.»

L'Inde nous offre à son tour un récit du déluge, dont la parenté avec celui de la Bible et celui des Chaldéens est grande. La forme la plus ancienne et la plus simple s'en trouve dans le Çatapata Brâhmana, dont nous avons essayé plus haut d'indiquer la date approximative. Ce morceau a été traduit pour la première fois par M. Max Müller.

«Un matin, l'on apporta à Manou [63] de l'eau pour se laver; et, quand il se fut lavé, un poisson lui resta dans les mains. Et il lui adressa ces mots: «Protège-moi et je te sauverai.»--«De quoi me sauveras-tu?»--«Un déluge emportera toutes les créatures; c'est là ce dont je te sauverai.»--«Comment te protégerai-je?» Le poisson répondit: «Tant que nous sommes petits, nous restons en grand péril; car le poisson avale le poisson. Garde-moi d'abord dans un vase. Quand je serai trop gros, creuse un bassin pour m'y mettre. Quand j'aurai grandi encore, porte-moi dans l'Océan. Alors je serai préservé de la destruction.» Bientôt il devint un gros poisson. Il dit à Manou: «Dans l'année même où j'aurai atteint ma pleine croissance, le déluge surviendra. Construis alors un vaisseau et adore-moi. Quand les eaux s'élèveront, entre dans ce vaisseau et je te sauverai.»

Note 63:[ (retour) ] Manou Vaivasvata, le type et l'ancêtre de l'humanité dans les légendes indiennes.