Les pièces les plus multipliées et les plus caractéristiques de cet âge de la vie de l'humanité sont des haches lancéolées, taillées à grands éclats. On reconnaît aisément que ces silex, couverts d'une patine blanchâtre de cacholong qui révèle leur extrême antiquité, étaient destinés à la fois à trancher, à fendre et à percer. Quand les pointes sont aiguës, elles ont été obtenues par des cassures à plus petits éclats. On rencontre aussi dans les mêmes dépôts des pointes de lances et de flèches grossières, et des lames détachées avec assez d'habileté pour former des couteaux, qui sont aussi multipliées à Levallois-Clichy que les haches à Saint-Acheul et à Abbeville. Quelques pierres figurent de véritables grattoirs, qui servaient sans doute à râcler intérieurement les peaux dont se couvraient les sauvages quaternaires pour se défendre contre le froid. C'est la forme qui paraît aussi la plus habituelle et la mieux caractérisée dans les silex taillés du calcaire de Beauce, dont l'attribution à l'industrie de l'homme est encore incertaine.

1Cette figure et la suivante sont empruntées à la traduction française de l'ouvrage de Lyell sur l'Ancienneté de l'homme.

L'objet est représenté à moitié de sa grandeur originale, vu de face sous la lettre a, et vu par le bord tranchant sous la lettre b.

On peut, du reste, se faire une idée assez exacte de ce qu'était la vie des sauvages quaternaires. La culture de la terre et l'élève des animaux domestiques leur étaient inconnues; ils erraient dans les forêts et s'abritaient dans les cavernes naturelles des montagnes. Ceux qui habitaient les bords de la mer se nourrissaient de poissons harponnés au milieu des rochers et de coquillages; les peuplades de l'intérieur vivaient de la chair des animaux qu'elles frappaient avec leurs armes de pierre. Les accumulations d'ossements d'animaux observées dans les grottes en sont la preuve, et certains de ces os portent encore la trace de l'instrument qui en a détaché les chairs. Mais les hommes de cette époque ne se bornaient pas à dévorer les parties charnues de la dépouille des ruminants, des solipèdes, des pachydermes, des carnassiers même, ils étaient très friands de la moelle, ainsi que l'indique le mode presque constant de fracture des os longs. C'est un goût que l'on a observé chez la plupart des barbares. Certaines tribus, comme celle qui a laissé des traces à Choisy-le-Roi, près de Paris, paraissent s'être adonnées à l'anthropophagie; mais les indices de cette horrible habitude ne se montrent qu'exceptionnellement.

1Le nº 1 provient d'Abbeville, c'est une sorte de hachette ovale. Elle est figurée de face (a) et sur le tranchant (b); en c on a dessiné une fracture voisine du sommet, où l'on voit dans la partie centrale le silex noir non altéré et autour l'épaisseur de la couche altérée par l'action du temps et de divers agents naturels qui ont transformé le silex en cacholong. L'objet est figuré à moitié de sa dimension.

Sous le nº 2 on a représenté de grandeur naturelle, une sorte de perçoir provenant de Saint-Acheul. La partie a-b est taillée par l'industrie humaine, ayant son bord tranchant en a; la partie b-c est non travaillée.

Les hommes dont un retrouve la trace dans les dépôts quaternaires, et encore plus ceux du temps du pliocène supérieur, étaient donc des sauvages aussi peu avancés que le sont aujourd'hui ceux des îles Andaman ou de la Nouvelle-Calédonie. Leur vie était profondément misérable; mais c'étaient déjà bien des hommes; même dans leur état d'abjection, l'étincelle divine existait chez eux. Déjà l'homme était en possession du feu, cette invention primordiale et prodigieuse qui établit un abîme entre lui et les animaux les plus élevés. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, les inventions les plus rudimentaires sont celles qui ont réclamé le plus grand effort d'intelligence, car elles ont été les premières et rien ne les avait précédées. Au début de l'humanité il a fallu plus de génie encore pour arriver à tailler, dans le silex, les haches grossières que nous restituent les sables des alluvions fluviales, qu'il n'en faut aujourd'hui pour combiner les plus savantes et les plus ingénieuses machines.

1D'après le Précis de paléontologie humaine, de M. le docteur Hamy.

2D'après les Reliquiae aquitanicae, de Lartet et Christy.

Si l'on contemple d'ailleurs en même temps, dans les salles de nos musées, ces seules armes de l'humanité primitive, et les squelettes des animaux formidables au milieu desquels il lui fallait vivre, on comprend qu'il a fallu à l'homme, si faible et si mal armé, déployer toutes les ressources de l'intelligence qu'il avait reçue du Créateur pour ne pas être rapidement anéanti dans de telles conditions. L'imagination peut maintenant se représenter, avec exactitude, les luttes terribles des premiers hommes contre les monstres encore subsistants des créations aujourd'hui disparues. À chaque instant il leur fallait disputer des cavernes à ces carnassiers plus grands et plus redoutables que ceux de notre âge, ours, hyènes et tigres. Souvent, surpris par ces fauves redoutables, ils en devenaient la proie.