L'existence primitive d'une population de sauvages menant la vie de chasseurs troglodytes, a laissé des souvenirs d'une singulière précision dans les récits traditionnels des peuples civilisés du monde classique, dans leurs légendes sur les premiers âges [99]. C'est à tel point que l'on peut presque dire que les hommes des cavernes de la période quaternaire ne sont pas à proprement parler préhistoriques, puisqu'ils ont une place incontestable dans la tradition. Et ici nous trouvons une preuve de la succession ininterrompue des générations humaines sur le sol européen, depuis le temps où vivaient le mammouth et les grands carnassiers depuis si longtemps éteints.
Note 99:[ (retour) ] Voy. le chapitre Ier du livre de M. d'Arbois de Jubainville, Les premiers habitants de l'Europe; nous n'avons fait ici que le résumer.
«Alors, dit Eschyle [100], pas de maisons de brique ouvertes au soleil, pas de constructions en charpente. Se plongeant dans la terre tels que de minces fourmis, les hommes se cachaient dans des antres sans lumière.» La charrue à cette date ne labourait pas le sol européen. Prométhée, aïeul d'Hellen et personnification mythique des débuts de la civilisation de la race aryenne dans ces contrées, «accoupla le premier, suivant le poète, des bêtes de somme sous le joug pour décharger les mortels des travaux les plus durs.» Pour le grand tragique grec, l'état sauvage qui précéda Prométhée remonte à l'époque la plus reculée. Mais quelques siècles plus tôt, le chantre de l'Odyssée représente certaines tribus de cette race primitive vivant encore de la vie de troglodytes sauvages, au temps de ses héros Achéens, dont la civilisation est déjà relativement avancée. Tels sont chez lui les Cyclopes de Sicile, que la tradition plaçait dans cette contrée avant l'établissement de la population ibérienne des Sicanes, lequel remonte au moins à 2,000 ans avant l'ère chrétienne, les Cyclopes que les Grecs disaient fils du Ciel et de la Terre et représentaient comme absolument étrangers aux généalogies de leur propre race. Les Cyclopes, tels que les décrit le ixe chant de l'Odyssée, «habitent des cavernes au sommet des hautes montagnes;» non-seulement ils ne labourent pas, mais ils ne cultivent pas même la terre à la main. Ils ont pourtant quelques troupeaux, mais ignorent toute navigation, comme l'art de l'équitation et celui des transports au moyen de chariots. Les dieux des Hellènes leurs sont inconnus; il les dédaignent et les défient.
Note 100:[ (retour) ] Prometh., v. 450 et suiv.
Si nous en croyons la tradition grecque recueillie par Pausanias, Pélasgos, le représentant de la première race un peu civilisée, aurait trouvé dans le Péloponnèse, à l'aurore des temps historiques, une population qui ne bâtissait pas et qui ne portait pas de vêtements; il lui apprit à construire des cabanes et à s'habiller de peaux de cochons. Cette population vivait de feuilles, d'herbes et de racines, sans distinguer les saines des dangereuses: les Pélasges lui firent joindre le gland doux à cette nourriture rudimentaire. Diodore de Sicile parle d'une époque reculée où en Crète on ne savait pas encore bâtir de maisons: les hommes cherchaient un abri sous les arbres des montagnes et dans les cavernes des vallées; tel était l'état des choses jusqu'à l'arrivée des Curètes, peuple de race pélasgique, qui enseignèrent aux aborigènes les premiers rudiments de la civilisation, l'élève des troupeaux, la récolte du miel, l'emploi du métal pour faire des glaives et des casques, enfin la substitution d'une organisation sociale à la vie solitaire du sauvage chasseur.
Le souvenir de la population des cavernes restait aussi vivant en Italie. C'est en parlant d'elle qu'Évandre, dans l'Énéide de Virgile, commence son poétique résumé de l'histoire du Latium. «Autrefois ces bois étaient habités par des autochthones, les Faunes et les Nymphes, race d'hommes née des troncs durs du chêne. Vivant sans lois traditionnelles ni civilisation, ils ne savaient ni réunir des boeufs sous le joug, ni amasser des richesses, ni épargner le bien acquis; des pousses d'arbres et les sauvages produits de la chasse étaient leur nourriture.»
Mais la description traditionnelle la plus remarquable, la plus exacte et la plus vivante des moeurs des sauvages primitifs des cavernes, est celle que nous lisons chez Lucrèce. «Le robuste conducteur de la charrue courbée n'avait pas encore paru; personne ne savait dompter les champs par le fer, ni planter les jeunes arbres, ni au sommet des vieux couper les branches avec la serpe..... Les hommes trouvaient la nourriture de leur corps sous les chênes porteurs de gland, sous les arbousiers dont, pendant l'hiver, les fruits mûrs se teignent en rouge..... Ils ne savaient pas se servir des peaux ni se vêtir de la dépouille des animaux sauvages. Ils habitaient les forêts et les cavités des montagnes; ils abritaient sous les broussailles leurs membres crasseux, quand ils voulaient éviter les vents et la pluie..... Leurs mains et leurs pieds étaient d'une admirable vigueur: ils poursuivaient dans les bois, les animaux sauvages, leur lançaient des pierres, les frappaient de massues, en abattaient un grand nombre, ne fuyaient que devant quelques-uns..... C'était en vain que la mer soulevait ses flots irrités: elle proférait des menaces impuissantes; quand au contraire la rusée étalait paisiblement ses eaux riantes, elle ne pouvait séduire personne: l'art perfide de la navigation n'était pas encore inventé.»
Ici le poète, vivifiant la tradition par son génie, a réalisé une véritable résurrection du passé. Pour dépeindre les troglodytes des temps quaternaires, tels que nous les connaissons aujourd'hui par leurs vestiges, la science contemporaine n'a presque rien à changer à son tableau. Elle en adoucirait plutôt certaines couleurs.
§ 3.--RESTES MATÉRIELS DE L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE.
Pour celui qui suit les reliques de son industrie, que l'homme antérieur