«Veut-on approfondir le double aspect sous lequel se présentent ces corporations de Telchines, de Dactyles, etc., chez les races aryennes de l'Asie et chez celles de l'Occident sans exception? On doit consulter le beau travail de M. Kuhn, qui traite ce sujet à fond, et la savante monographie sur les Ribhous, de M. Nève, qui présente l'autre face du même sujet.»

§ 6.--L'ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE ET LA BIBLE.

Existe-t-il accord ou contradiction entre les données de la tradition biblique, corroborée par les souvenirs universels de l'humanité, et les faits positifs qui se sont inscrits dans les couches supérieures de l'écorce du globe, ou qui résultent des observations sur les vestiges de l'âge de la pierre polie?

Remarquons-le d'abord, car on n'y songe généralement pas assez, le récit biblique et les découvertes de la science moderne sur l'homme paléontologique n'ont et ne peuvent avoir que très peu de points de contact. L'histoire des âges primitifs de l'homme y est considérée par deux côtés tout à fait différents. La Bible a principalement en vue les faits de l'ordre moral, d'où peut sortir un enseignement religieux; la paléontologie humaine et l'archéologie préhistorique, par suite de la nature même des seuls documents qu'elles puissent interroger, embrassent exclusivement les faits de l'ordre matériel. Les deux domaines de la foi et de la science, comme partout ailleurs, se côtoient sans se confondre. Il faut donc répéter les sages et judicieuses paroles de M. l'abbé Lambert dans son intéressante thèse sur le Déluge mosaïque:

«La science ne doit pas demander à l'auteur inspiré raison de tout ce qu'elle découvre ou de ce qu'elle croit découvrir dans l'univers matériel qu'elle étudie. Tout ce qu'on peut raisonnablement demander de lui, c'est que les faits avérés par la science ne soient pas en contradiction avec son récit. Aussi il n'est pas nécessaire de démontrer rigoureusement leur accord avec le texte sacré; il suffit de prouver que l'opposition et l'incompatibilité entre les faits et la parole divine n'existent pas, qu'il n'y a rien dans le récit de contraire à la vérité scientifique et à la raison, et que les découvertes de la science peuvent se placer sans danger dans les vides de la tradition mosaïque.»

Eh bien, je le dis avec une profonde conviction, que chaque pas nouveau dans ces études n'a fait que corroborer, si l'on prend les faits établis scientifiquement par la paléontologie humaine en eux-mêmes, dans leur simplicité, en dehors des conclusions téméraires que certains savants en ont tirées d'après des systèmes préconçus, mais qui n'en découlent pas nécessairement; si l'on examine en même temps le récit de la Bible avec la largeur d'exégèse historique que la plus sévère orthodoxie admet sans hésiter et que repoussent seuls ceux qui veulent à tout prix détruire l'autorité des Livres Saints; la contradiction n'existe aucunement. Mais comme on a essayé de l'établir avec une persistance marquée dans la plupart des livres consacrés à l'exposé des découvertes de la nouvelle science de l'archéologie préhistorique, il est du devoir de l'historien de s'y arrêter et de consacrer un examen approfondi aux trois questions sur lesquelles pourraient exister des difficultés de quelque gravité, à celles où certaine école a prétendu trouver la Bible démentie par les découvertes sur l'homme fossile. Ces trois questions: l'antiquité de l'homme, la condition sauvage et misérable des premiers humains dont on découvre les vestiges, enfin l'absence de traces géologiques du déluge.

L'ancienneté de l'homme. Sans doute, les faits actuellement acquis et certains prouvent une antiquité de l'homme sur la terre beaucoup plus grande que celle que pendant longtemps on avait cru pouvoir conclure d'une interprétation inexacte et trop étroite du récit biblique. Mais si l'interprétation historique, toujours susceptible de modification et sur laquelle l'Église ne prononce pas doctrinalement, ne doit pas être maintenue telle qu'on l'admettait généralement, le récit lui-même en voit-il son autorité le moins du monde ébranlée? Se trouve-t-il contredit en quelque point? Aucunement, car la Bible ne donne point de date formelle pour la création de l'homme.

Un des plus grands érudits de notre siècle dans les études orientales, qui était en même temps un grand chrétien. Silvestre de Sacy, avait l'habitude de dire: «Il n'y a pas de chronologie biblique.» Le savant et vénérable ecclésiastique qui était dernièrement encore l'oracle de l'exégèse sacrée dans notre pays, l'abbé Le Hir, disait aussi: «La chronologie biblique flotte indécise: c'est aux sciences humaines qu'il appartient de retrouver la date de la création de notre espèce.» Les calculs que l'on avait essayé de faire d'après la Bible reposent en effet uniquement sur la généalogie des Patriarches depuis Adam jusqu'à Abraham et sur les indications relatives à la durée de la vie de chacun d'eux. Mais d'abord le premier élément d'une chronologie réelle et scientifique fait absolument défaut; on n'a aucun élément pour déterminer la mesure du temps au moyen de laquelle est comptée la vie des Patriarches, et rien au monde n'est plus vague que le mot d'année, quand on n'en a pas l'explication précise.

D'ailleurs, entre les différentes versions de la Bible, entre le texte hébreu et celui des Septante, dont l'autorité est égale, il y a dans les générations entre Adam et Noa'h et aussi entre Noa'h et Abraham, et dans les chiffres d'années de vie, de telles différences que les interprètes ont pu arriver à des calculs qui s'éloignent les uns des autres de deux mille ans, suivant la version qu'ils ont préféré prendre pour guide. Dans le texte tel qu'il est parvenu jusqu'à nous les chiffres n'ont donc aucun caractère certain; ils ont subi des altérations qui les ont rendus discordants et dont on ne peut pas apprécier l'étendue, altérations qui, du reste, ne doivent en rien troubler la conscience du chrétien, car on ne saurait confondre la copie plus ou moins exacte d'un chiffre avec l'inspiration divine qui a dicté la Sainte Écriture pour éclairer l'homme sur son origine, sa voie, ses devoirs et sa fin. Et même en dehors du manque de certitude sur la leçon première des chiffres donnés par la Bible pour l'existence de chacun des Patriarches antédiluviens et postdiluviens, la généalogie de ces Patriarches ne peut guère être considérée par une bonne critique comme présentant un autre caractère que les généalogies habituellement conservées dans les souvenirs des peuples sémitiques, les généalogies arabes par exemple, qui s'attachent à établir la filiation directe au moyen de ses personnages les plus saillants, en omettant bien des degrés intermédiaires.

C'est pour ces raisons décisives qu'il n'y a pas en réalité de chronologie biblique, partant point de contradiction entre cette chronologie et les découvertes de la science. Quelque haute que soit la date à laquelle les recherches sur l'homme fossile devront un jour faire remonter l'existence de l'espèce humaine,--aussi bien que les monuments égyptiens, impossibles à resserrer dès à présent dans le chiffre de quatre mille ans, autrefois généralement accepté--le récit des Livres Saints n'en sera ni ébranlé ni contredit, puisqu'il n'assigne pas d'époque positive à la création de l'homme. La seule chose que la Bible dise d'une manière formelle, c'est que l'homme est comparativement récent sur la terre, et ceci, les découvertes de la science, au lieu de le démentir, le confirment de la manière la plus éclatantes. Quelle que soit la durée du temps qui s'est écoulé depuis la formation des couches pliocènes jusqu'à nos jours, cette durée est bien courte à côté des immenses périodes qui la précèdent dans la formation de l'écorce terrestre. L'échelle des dépôts géologiques ne compte en effet, depuis lors, que trois groupes de terrains, tandis qu'elle nous montre antérieurement trente grands groupes de terrains fossilifères, dont chacun a demandé des milliers de siècles pour se former, et cela sans compter les roches primitives ignées, qui se sont constituées auparavant et ont servi de base aux terrains de sédiment.