«Les trouvailles de M. l'abbé Bourgeois démontrent à mes yeux l'existence en France de l'homme des âges tertiaires [121]. Mais tout semble annoncer qu'il ne comptait encore chez nous que de rares représentants. Les populations de l'âge quaternaire, au contraire, étaient, au moins par places, aussi nombreuses que le permet la vie de chasseur. N'est-il pas permis de penser que, pendant l'époque tertiaire, l'homme vivait dans l'Asie boréale à côté des espèces que je viens de nommer et qu'il les chassait pour s'en nourrir, comme il les a plus tard chassées en France? Le refroidissement força les animaux à émigrer vers le sud; l'homme dut les suivre pour chercher un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue son gibier habituel. Leur arrivée simultanée dans nos climats, l'apparente multiplication subite de l'homme s'expliqueraient ainsi aisément.

Note 121:[ (retour) ] Nous avons fait plus haut par avance certaines réserves sur cette affirmation (p. 121 et suiv.). La question de l'existence de l'homme dans nos contrées aux temps de la période tertiaire est encore douteuse.

«On pourrait donc reporter bien au nord de l'enceinte dont je parlais tout à l'heure, et au moins jusqu'en Sibérie, le centre d'apparition humain. Peut-être l'archéologie préhistorique et la paléontologie confirmeront-elles ou infirmeront-elles un jour cette conjecture.

«Quoiqu'il en soit; aucun des faits recueillis jusqu'à ce jour n'autorise à placer ailleurs qu'en Asie le berceau de l'espèce humaine. Aucun non plus ne conduit à chercher notre patrie originelle dans les régions chaudes, soit des continents actuels, soit d'un continent disparu. Cette pensée, bien souvent exprimée, repose uniquement sur la croyance que le climat du globe, au moment de l'apparition de l'homme, était ce qu'il est aujourd'hui. La science moderne nous a appris que c'est là une erreur. Dès lors rien ne s'oppose à ce que nos premiers ancêtres aient trouvé des conditions d'existence favorables jusque dans le nord de l'Asie, où nous ramènent tant de faits empruntés à l'histoire de l'homme, à celle des animaux et des plantes.»

La tradition religieuse et la philosophie spiritualiste affirment l'unité spécifique du genre humain. La physiologie fournit des éléments de démonstration de cette thèse qu'il n'existe qu'une seule espèce d'homme dont les différents groupes humains sont les variétés et les races. La

géographie zoologique conduit à admettre presque forcément que cette espèce a dû être primitivement cantonnée dans un espace relativement très restreint. Si donc nous la voyons aujourd'hui partout, c'est qu'elle s'est répandue en irradiant en tous sens à partir de ce centre primitif. Le peuplement du globe par voie de migrations est la conséquence nécessaire de ces prémisses.

Les polygénistes, les partisans de l'autochthonie des races humaines ont déclaré ces migrations impossibles pour un certain nombre de cas, et ont présenté cette impossibilité prétendue comme une objection insurmontable à la doctrine monogéniste. Les faits historiquement connus, d'où l'on est en droit d'induire de quelle manière ont dû s'opérer les faits analogues dont le comment reste et restera toujours inconnu, répondent surabondamment à une telle objection. Car ils établissent au-dessus de toute contestation deux faits essentiels, qui suffisent à expliquer le peuplement du globe entier par voie de migrations ayant un point de départ unique: la faculté spéciale qu'a l'homme de toutes les races de s'acclimater dans toutes les contrées et sous tous les climats; non-seulement la possibilité, mais la réalisation, dans des circonstances connues, de migrations ethniques qui se sont produites précisément dans les conditions où on les représentait, d'après des théories préconçues; comme absolument impossibles.

1D'après Prichard. Type de la sous-race éthiopico-berbère.

«L'expérience, dit M. Maury, montre que l'acclimatation est possible dans un climat donné pour des hommes de toute race, mais qu'elle s'opère d'autant plus facilement que la race à laquelle ils appartiennent trouve des conditions plus analogues à celles de son berceau, et adopte un genre de vie plus conforme à celui que nécessite sa nouvelle patrie. Ce qui se produit pour certains animaux, tels que les boeufs et les chevaux, revenus à l'état sauvage en Amérique, y prospérant, s'y propageant aussi bien que sur la terre natale, a également lieu pour l'Européen établi aux États-Unis et dans l'Amérique du Sud, pour le Chinois transporté en Californie et le Nègre dans le Nouveau-Monde. Seulement cette acclimatation exige une véritable lutte pour l'existence, dans laquelle un grand nombre succombent. Les individus émigrés sous un ciel très différent du leur, comme cela s'observe pour les animaux et les plantes exotiques, languissent d'abord, et ne retrouvent qu'au bout d'un certain nombre de générations leur fécondité native. Il y a d'ailleurs des races qui sont plus propres à s'acclimater que d'autres. Il y a des contrées malsaines où toutes les races dépérissent, comme la côte du Gabon; il en est, comme l'Australie, qui conviennent à toutes, parce qu'elles offrent des conditions moyennes auxquelles les races les plus distinctes peuvent s'adapter. Mais l'acclimatation est loin d'avoir toujours réussi. L'influence délétère des agglomérations trop nombreuses, des vices qu'apporte aux sauvages le contact de la civilisation européenne, des guerres d'extermination et de bien autres causes de destruction ont amené l'anéantissement de certaines races qui avaient émigré. Malgré ces faits, n'en subsiste pas moins la loi générale qu'à quelque race qu'il appartienne l'homme peut se faire à tous les milieux auxquels s'est déjà accommodé son semblable, qu'il peut se reproduire sous tous les climats. Cette loi permet donc d'admettre que des migrations se sont opérées dans les sens les plus divers, que les races ont dû non-seulement se mêler, mais se substituer les unes aux autres, qu'aucune, en un mot, n'est irrévocablement attachée à une contrée déterminée.»