Claude accablé s'asseoit sur sa brouette, attendant le fricot, le vin blanc, puis la sieste dans le grand silence de la campagne où Pan sommeille. Là-bas, sur la route, dans un nuage, un point bouge, le son d'une trompe annonce l'approche d'une auto; sans effort, elle grimpe le coteau: comme s'il eût regardé la moindre charrette, Claude la suit des yeux; maintenant, des arbres la cachent mais le ronflement du moteur se rapproche. Elle doit atteindre le grand portail... Elle le franchit... Voilà donc sans doute les étrangers, les nouveaux maîtres. Le cœur de Claude ne bat pas plus vite. Il se remet à l'ouvrage, puisque le maître est là. A onze heures, il va dans la cour où la lumière a l'odeur des héliotropes sombres, dilatés, entourés de bourdonnements. De nouveau il se lave au puits; alors, derrière les volets mi-clos du rez-de-chaussée une voix nasillarde déclare:
—Je ferai combler ce puits.
Claude pour la première fois comprend qu'une puissance étrangère désormais règne à Lur. Il rejoint Favereau, Maria, Abel et Fourtille qui en oublient la soupe. Favereau, que vient de harceler M. Gunther dans ses vignes, exprime son opinion:
—Ça ne connaît rien à la vigne et ça veut me faire la leçon.
—C'est bien vrai, dit Abel: il trouve que les règes sont trop larges, que nous perdons du terrain, qu'il en fera planter trois là où maintenant il y en a deux. J'ai répondu qu'en temps de sécheresse, la terre est si dure qu'on n'a pas trop de deux bœufs à la charrue, qu'il faut donc laisser de l'espace entre les règes. Faut voir comme il m'a reçu!
Favereau, les yeux injectés, interpelle Maria:
—Eh bien! feignante, on ne dîne pas aujourd'hui?
Elle se lève et bientôt les faïences blanches luisent sur la table. Claude, la miche contre sa poitrine, penché vers la soupière, coupe le pain. Ils mâchent à lentes bouchées, sans lien se dire. Une poule, deux poules hésitent, puis s'enhardissent, circonspectes et voraces. Claude mange à peine, boit beaucoup, pose quelquefois ses mains au flanc de la cruche suintante. Sa mère, édentée, moud la nourriture à la manière des ruminants et son œil cherche au mur les photographies jaunies, où les visages s'effacent des deux frères que Claude n'a pas connus. Il se réfugie dans la prairie du nord qui descend vers la Benauge,—le meilleur endroit pour la sieste. C'est bien près du château, mais Claude songe qu'à cette heure-ci aucun Dupont-Gunther ne saurait mettre le nez dehors. À travers les paupières baissées, la lumière viole ses yeux, emplit sa nuit de soleils, d'astres qui montent et se diluent. Avec une monotone furie une seule cigale grince, comme pour donner la mesure de ce silence de la deuxième heure, dans la campagne, l'été.
Soudain un étrange accord éclate et, des volets mi-clos, une tumultueuse musique s'épand dans la lumière. Claude se redresse et la tête renversée contre un tilleul écoute passer cet orage; il revoit la salle aux murs blancs du séminaire, qui contenait un piano antique et un harmonium poussif: là, outre le plain-chant, il apprit à aimer Bach, César Franck ... mais ils ne l'avaient pas préparé à cette musique sauvage.
La porte s'entr'ouvre: Mme Gonzalès paraît dans une robe de toile blanche si étroite que de descendre le perron donne de l'émotion à la dame. Claude juge qu'il est trop tard pour s'enfuir et s'étonne qu'un corps si considérable, des jambes apparemment vigoureuses fussent soutenus par ces pieds minuscules et mous mal équilibrés sur des talons tordus. La musique cesse et Claude entend le bruit d'un piano refermé. Mme Gonzalès s'avance et, à la vue d'une forme humaine à demi soulevée dans l'herbe, s'indigne.