Ils rirent ensemble de ce mot qu'ils employaient souvent entre eux. Claude essayait de comprendre; il s'étonnait de souffrir et ne savait pas de quoi il souffrait, ni pourquoi ce brusque désir d'être seul. Edward ramassa dans l'herbe un exemplaire des Fleurs du Mal que May, pendant leur baignade, avait lu.

—Voilà, dit-il, le finale qu'à cette après-midi il convient de donner.

Claude ne connaissait rien de cet auteur, hors l'Invitation au Voyage que Mademoiselle avait chantée. Edward se proposa pour une lecture à haute voix, mais la jeune fille ne le voulut pas.

—Ce sera moi, dit-elle, tu lis trop mal.

Elle essaya de lui arracher le livre des mains, il s'échappa en suffoquant de rire, elle le poursuivit; on eût dit des enfants, un soir de grandes vacances. Claude souhaitait passionnément que ce fût la voix de May qui lui apportât cette révélation. Edward se laissa vaincre, mais il fallut attendre que sa sœur ne fût plus essoufflée. Elle relut l'Invitation au Voyage, puis la Vie antérieure, le Balcon, d'autres poèmes encore, avec monotonie. L'ombre de longues herbes traversait les pages du livre. Ils rentrèrent en silence. Claude regardait la lune qui d'arbre en arbre suivait l'auto. Mme Gonzalès guettait leur retour. Elle leur annonça avec pompe qu'Edith, sa fille bien-aimée, lui avait fait la surprise de débarquer au train de quatre heures. Edward et May qui, depuis longtemps, s'attendaient à la surprise, ne daignèrent pas s'informer du voyage de la jeune fille, ni de la chambre qu'on lui avait préparée. Mme Gonzalès, à qui Edith avait interdit de la venir troubler dans ses ablutions, soulagea son cœur avec une longue épître à M. Dupont-Gunther:

«Vos enfants, lui mandait-elle, vont se baigner et faire mille folies avec le petit Favereau; mais cela est excellent: pour des raisons que j'ignore, ce garçon rôde autour de moi; je lui tirerai les vers du nez. Enfin, mon ami, Edith est là. Elle renonce à sa situation de gérante au Splendid Hôtel de Biarritz, où les clients, par trop d'assiduités, eussent risqué de la compromettre. Il suffit de la voir pour s'assurer qu'on ne se peut défendre de l'adorer. A samedi, mon cher Bertie.»

Claude, à la fenêtre de sa chambre, se penchait dans le clair de lune. Il répétait l'un des vers que May lui avait enseignés au bord du fleuve:

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses...

Qu'il retentissait en lui ce vers si simple! La lueur du ciel réveilla les coqs. Les minutes heureuses... Claude voulait les évoquer, les garder pour qu'elles le soutinssent au long des mois sans joie qui allaient venir. Une étoile filante glissa, s'anéantit. Peut-être, par le monde, d'autres enfants rêveurs l'ont vue et, à voix basse, ont fait un vœu. L'obscur désir qui est en toi, oserais-tu l'avouer, pauvre cœur?