VI

La présence d'Edith Gonzalès détourna Edward de Claude: ces cheveux oxygénés, cette figure peinte lui rappelaient Paris, comme il commençait de trouver bien monotone le séjour à Lur. Il y était venu enthousiaste, lorsque après des mois d'agitation, rien n'attire plus le cœur qu'une maison des champs, l'isolement, le silence. La rencontre de Claude avait, de quelques semaines, empêché un retour offensif de l'ennui. Mais on a vite fait le tour d'un petit paysan, même s'il fut lévite: Edward commença donc d'ouvrir sa boîte à couleurs et de nettoyer ses pinceaux. Lorsqu'il songeait au travail, c'était vraiment qu'il n'avait plus rien ni personne avec quoi jouer; l'art lui fut toujours un pis-aller: d'aucune de ses toiles, il n'avait à attendre de surprise; qu'il usât de la déformation, ou qu'il reproduisit avec exactitude ce qu'il voyait, il n'échappait pas au procédé. Aucune sincérité: ses pommes étaient de mauvais Cézanne. Pas une touche, sur sa toile, qu'il ne reconnût. Il se rendait exacte justice. Quelques louanges qu'il reçut à Paris tombèrent à faux: on l'admira pour ce qu'il y avait de médiocre en lui ou pour ce qui ne lui appartenait pas en propre. Au contraire, il souscrivait à toutes les condamnations subies, et même il reconnaissait la justice de ce silence, de cet oubli qui déjà l'enveloppaient, qu'il sentait éternels.

Donc, cette belle fille survint, lorsque Edward commençait d'être inoccupé et dans ces après-midi de grande chaleur où un jeune être sans discipline intérieure connaît la tyrannie de sa chair. Il tourna autour de la jeune femme de qui l'indifférence forcée le piqua au jeu. Les gloussements de poule inquiète de la Gonzalès l'avertirent que sa manœuvre en déjouait une autre plus secrète. Les efforts d'Edith, dès le samedi soir et jusqu'au mardi matin, pour ne plus le connaître et pour ne s'occuper que de Bertie Dupont-Gunther, avertirent Edward qu'il accomplirait une œuvre pie en troublant cette arrogante personne, cette belle pièce de fille, comme disait le père Favereau.

Ainsi, tout à son intrigue, il laissa Claude et May à leurs propos de théologie. May ne se lassait pas d'interroger l'ancien séminariste qui eût mieux aimé de moins abstraites questions. Tout de même, cet enfant chrétien gardait trop de scrupules pour ne pas éclairer la petite calviniste anxieuse de qui d'ailleurs les idées touchant l'Église étaient telles que Claude s'indignait, mettait à les réfuter toute sa passion. Il lui montrait les limites de l'infaillibilité papale et qu'elle n'implique pas l'impeccabilité. May fut bien contente d'apprendre que les catholiques n'adoraient pas la Vierge, et que les indulgences, dont le trafic déclencha la Réforme, s'annexent au dogme admirable de la communion des saints.

Leurs conversations avaient lieu, le plus souvent, sur la terrasse, à l'heure où la sieste vide la campagne, où le soleil oblige hommes et bêtes à chercher la nuit de leurs tanières, du sommeil afin que sur les vignes et sur les routes pâles, il demeure seul. Mais les deux jeunes gens ne le redoutaient pas, et peut-être bénissaient-ils ce feu, cette férocité complice qui les enveloppait d'une solitude enchantée, qui les isolait au centre de la fournaise universelle. La Gonzalès elle-même, qui toujours épie, redoutait la congestion et jamais, avant cinq heures, ne se fût aventurée hors de sa chambre. Claude voulait et ne voulait pas s'évader de la théologie qui était le prétexte de ces colloques. Chaque jour il décidait de pousser une pointe à côté de ces hauts sujets, mais jamais il ne put s'y résoudre; au contraire il s'y cantonnait, comme si, hors le débat religieux, tout n'eût été pour lui qu'embûches; d'ailleurs May, à peine flairait-elle l'approche de moins austères propos que, par une question directe, elle y ramenait Claude. D'abord elle le fit d'instinct, puis, s'y appliqua, dès qu'elle eut pressenti le désir de Claude et discerné, dans son propre cœur, une complicité. Elle s'en admirait, sans se rendre assez compte que d'abord il s'agissait pour elle de se donner un prétexte, de légitimer ces entrevues, d'empêcher qu'une seule parole imprudente les rendît à jamais impossibles. Non qu'elle cessât un instant de se passionner pour ces pieux débats: Claude, après s'y être laissé traîner, atteignait toujours à les traiter de bon cœur. Vainement leurs jeunesses s'attiraient et l'une l'autre s'émouvaient, il fallait qu'ils parlassent de cela: à cet obscur drame charnel, un autre s'ajoute qui le dépasse.

Claude apparut sur le seuil du hall, pressant contre son cœur une botte de roseaux qu'il cueillit à cette mare aux grenouilles dont le vacarme, chaque soir, fait regretter à Mme Gonzalès le temps où les serfs battaient les fossés du château.

—Ah! ah! voilà ce qu'il nous faut, crie la dame à croupeton sur le billard d'où elle peut atteindre la suspension de porcelaine. Au-dessus de son toupet mal ajusté, elle tend de gros petits bras, mais ils sont trop courts. Edward et May ont levé les yeux de l'album qu'ils regardent ensemble, sourient à peine, échangent des regards que, sur le divan d'en face, Edith Gonzalès, du coin de l'œil, surveille. Elle quitte enfin sa pose d'odalisque, monte aussi sur le billard, recommence l'ouvrage de sa mère; celle-ci, dans un grand souffle, proclame qu'elle y renonce, se laisse choir sur le divan, s'évente avec un grand mouchoir qu'elle dit être «de rhume de cerveau».

—Vous n'avez plus besoin de moi, Madame? demande Claude qui sait bien qu'à peine sur les marches du perron, il sera rappelé par la dame.

—Si j'ai besoin de vous?... (Elle le toise du regard, l'esprit ailleurs.) Nous faut-il d'autres fleurs, May?

Elle braque son face-à-main sur la jeune fille qui, auprès de son frère, sur le divan d'en face, a l'air d'être dans l'autre camp comme au jeu de barres. May répond qu'elle n'a cure d'aucune espèce de fleurs, continue de feuilleter l'album avec une grande affectation de ne rien éprouver de cette fièvre d'arrangements.