Redoutant quelque maladresse, Mme Castagnède ordonna à son fils d'aller quérir l'auto. Edward et Edith avaient accompagné Firmin Pacaud jusqu'à sa voiture et ne rentraient pas. Mme Gonzalès, depuis le perron, appela sa fille avec des mots espagnols qui, peut-être, étaient de gros mots. Toutes les grenouilles se turent à la fois. Enfin Edith, rieuse et les cheveux fous, parut, et derrière elle, la cigarette d'Edward dansait comme une luciole.

Ce même soir, qui était la veille du 15 août, Claude, dès qu'il eut dîné, vint à la terrasse. De brèves fusées mouraient sur les domaines lointains où des familles fêtaient une Marie. La musique s'éleva et il la reconnut; elle vint vers lui fidèlement, elle retrouva la route de ce cœur à qui une jeune fille l'adressait; le crissement des insectes faisait au chant une basse continue; Claude, au-dessus de lui, regardait les étoiles filer, s'anéantir dans ce ciel nocturne d'août traversé de bolides perdus. Il écoutait cette voix comme si elle lui livrait un peu de ce corps inaccessible. Il pleura, songeant à ce portrait qu'il avait vu au salon où May et Edward enfants confondaient leurs boucles: «Ils m'oublieront, se disait-il, ils ne me doivent rien, ils se sont penchés sur moi un instant, par eux j'ai connu des heures qui donnent à ma pauvre vie un prix infini. Un monde inconnu de sentiments, de délicatesses m'a été révélé le jour qu'ils m'ont souri. Quoi qu'il advienne de moi, ô jeunes êtres, chères âmes inaccessibles, soyez à jamais bénies, que Dieu vous garde à jamais!»

Il entendit qu'on marchait dans les charmilles, discerna la blancheur d'une robe, d'un plastron, le ver luisant d'une cigarette: n'était-ce point May qu'il allait voir, consentante et suspendue au bras de l'étranger? Il se rejeta derrière les noisetiers, content que son visage fût égratigné; le vent parut plus froid à ses joues mouillées. Quelle délivrance lorsqu'il reconnut la voix d'Edward!

—Cette insolence dont vous me tenez rigueur n'était qu'un effort misérable pour vous échapper, Edith; vous savez que je souffre malaisément qu'un sentiment me domine.

Edith appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme et Claude imagina plus qu'il ne la vit cette gorge blanche et gonflée; à travers les feuilles, le petit paysan tendait une figure avide. L'aigre voix de Mme Gonzalès fit se hâter vers le château les jeunes gens. Les phares de l'auto violent l'ombre et, dans le silence de la nuit, Claude peut suivre longtemps le grondement du moteur. L'étranger reviendra un jour et ne repartira pas sans «elle»... Claude répète le petit nom bien-aimé... Alors il pensa au séminaire, à des jours calmes, à cette paix. La nuit sentait les roses mourantes comme la chapelle où il se souvint qu'il restait après les autres; puis il resongea à un ami de sa quinzième année qui mourut, un soir de juin, dans un grand frémissement.


VIII

Ni le chocolat fumant, ni les rôties beurrées, ni la lumière matinale sur son lit défait ne détournent M. Gunther de relire une fois encore la lettre non signée qui lui mande que Mlle Rose Subra, sa maîtresse, se moque de lui; que Juste, le valet de chambre cher à M. Gunther, est le propre cousin de la dame; qu'on jasait déjà sur leur compte à Saint-Macaire, leur village d'origine, lorsqu'il était un garçon boucher de quinze ans et elle une fille d'auberge; que si M. Gunther ne veut pas croire sans avoir vu, un ami s'offre à lui faire admirer pour rien un spectacle plaisant.

M. Gunther étouffe de colère; mais en face de lui, dans la glace, il voit ses joues violettes, ses yeux injectés. Le dîner de la veille lui pèse; il se sent de la tension artérielle. La terreur de la mort le retient au bord d'une de ces épouvantables colères qui, jadis, remplissaient la maison de gémissements. Inquiet, il entrouvre sa chemise, glisse sa main parmi la toison de sa poitrine, son cœur bat la chamade, il se lève, plonge son visage dans une cuvette pleine d'eau, s'ébroue, puis, d'un geste instinctif, choisit un cigare long et noir, le flaire, le fait craquer à son oreille; au moment de l'allumer, il se rappelle l'objurgation du médecin: pas de tabac à jeun. Ah! qu'il a peur de la mort! D'abord, il n'imagine pas qu'il ne puisse plus, un jour, goûter de la femme: à cela, il sacrifie tout. Aucun journal, aucun livre ne le sollicite. Les affaires même ne lui sont qu'une source d'or pour contenter ses appétits: la bonne chère ne l'intéresse que parce qu'elle lui communique une passagère ardeur. Être privé de «ça» pour l'éternité! Il a envie de crier; d'ailleurs, de son enfance huguenote et préservée, il lui reste de vagues terreurs théologiques; la longue et crapuleuse débauche de sa vie le porte à croire que Dieu l'attend à un tournant de cette sale vieillesse.

Il s'habille, descend au jardin; la chaleur est déjà, là, les oiseaux commencent de se taire et les insectes de crisser. Il entend sous la charmille un bruit de râteau; il aperçoit Claude qui, appuyé à la balustrade, un instant se repose. Avec une morne jalousie, M. Gunther suit des yeux la ligne de ce corps athlétique. Sa fureur éclate tout d'un coup: