—Espèce de fainéant! Est-ce que je te paye pour que tu rêvasses? Tu n'es plus au séminaire ici; si tu veux te croiser les bras, retourne chez les curés.
Claude rougit, ne répond rien. Il sent que sa jeunesse est une suffisante vengeance, qu'elle soufflète ce sexagénaire. Il recommence de ratisser; à l'abri de son chapeau de soleil rabattu, il regarde May assise sur ce banc à quelques pas de lui et lisant un livre dont le vent soulève un peu les feuilles. Ce matin il a vu sa robe de toile blanche se rapprocher, puis s'éloigner de lui. Ils n'ont pourtant échangé qu'un salut et qu'un sourire; mais il suffit à Claude d'avoir senti dans ce sourire une volonté de douceur; elle a rôdé autour de lui; une joie l'étouffe. Si May ne l'a pas abordé, c'est que Mme Gonzalès circule, armée de son face à main comme d'un fusil à deux coups. Il est dix heures; de lourds papillons s'abattent sur l'herbe; des bourdons font se plier les fleurs de trèfle; à l'écorce d'un tilleul une cigale suit l'ascension du soleil. Pour May, le bruit d'un râteau aux cailloux de l'allée emplit le silence du monde. Elle regarde en dessous cette chemise ouverte de Claude; elle voudrait y appuyer sa joue. Est-ce une mauvaise pensée, cela? Une jeune fille catholique se confesserait-elle de ce désir? Ah! Elle est fatiguée de se faire à elle-même une loi. Que son cœur, désormais, comme ces papillons, obéisse à tous les souffles et, comme ces guêpes ivres, à toutes les odeurs. Voilà encore l'ombrelle orange de Mme Gonzalès: une robe de toile écrue sangle son ventre, pour l'instant elle n'espionne pas, mais elle se hâte, le cou tendu, telle une grosse poule qui de loin voit un insecte; elle va vers les vignes que M. Gunther, en forcené, parcourt. Elle l'aborde et lui exprime sa joie de ce que l'entrevue de l'avant-veille se passa mieux que l'affreux caractère de May ne le laissait prévoir. M. Gunther témoigne par un gros mot qu'il se moque bien de cette entrevue. Mme Gonzalès observe l'homme; elle l'entraîne vers la maison où une odeur de cigare froid règne encore:
—Voyons, mon bon ami, qu'y a-t-il? Dites-moi tout.
L'autre, sans mot dire, tend la lettre anonyme à Mme Gonzalès qui la lit comme font les actrices, avec une rapidité incroyable, et qui pourrait faire supposer qu'elle a des raisons d'en connaître la teneur. Elle replie le papier, le glisse dans son sac à main:
—Mon pauvre ami, je voudrais pouvoir vous dire que tout cela n'est pas vrai.
—Mais vous n'en doutez pas, Mélanie?
—Non, je n'en doute pas; ah! Bertie, vous savez ce que vous fûtes pour moi, mais mon attachement à vos intérêts m'enlève tout orgueil, et le jour où j'ai pu croire que Rose Subra assurerait votre bonheur...
M. Gunther l'interrompit pour crier qu'il savait bien que c'était elle qui lui avait présenté cette fille, et qu'il ne l'en remerciait pas. Et Mme Gonzalès, avec un soupir:
—Sans doute, mon ami, me suis-je trompée. Grand enfant! Pourquoi cette colère? Vous ne l'aimez pas.
M. Gunther, furieux, lui demanda ce qu'elle en savait. Elle reprit doucement: