—Mais oui, maman, mais oui! Sans doute je ne saurais comme toi mener, par le bout du nez, Bertie ...

—Mais à toi les travaux de finesse? Eh bien, ma fille, nous verrons cela! Mais non, dis-moi que nous ne le verrons pas; j'espère encore te convaincre, on ne renonce pas à une proie certaine!

Mme Gonzalès connaissait trop sa fille pour garder quelque espoir de la convaincre; tout de même il lui restait huit jours de manœuvres, M. Gunther n'ayant pas quitté Bordeaux ce dimanche-là: tout pouvait être sauvé encore.

Ce matin même, May, à peine descendue de sa chambre, suivit l'allée des vignes, ouvrit la porte rouillée qui donnait sur un étroit chemin par où l'on gagne, à travers champs, Viridis. Une cloche tintait, annonçant la fin de la messe; la brume présageait un après-midi torride; les pas de la jeune fille faisaient se lever des vols palpitants de papillons bleus et les petits cœurs des lézards battaient dans les pierres des clôtures. Tant de luttes intérieures ne se révélaient plus sur cette face inexpressive; une décision prise pendant la nuit lui enveloppait l'âme d'apaisement; lorsque à l'aube, après des heures d'insomnie, à l'instant de l'éveil des oiseaux, elle avait surpris—avec quelle indignation!—le départ furtif d'Edward et le démarrage en douceur de l'auto chargée de bagages, May, surmontant son angoisse, s'était fortifiée dans une volonté de rénovation, de recommencement: son frère la trahissait, elle renoncerait à son frère! Marcel Castagnède ne lui fut plus que le signe sensible de cette autre vie où elle pénétrait; elle imaginait l'Église ainsi qu'une communion, un cœur à cœur, un écrasement de sa vieille ennemie la solitude; un autre homme la dirigerait au long d'une route sûre, jalonnée de pratiques, sans qu'elle ait à se déchirer à tous les carrefours, dans l'incertitude, en face des chemins qui se croisent. L'infâme relent que son père, Edward, les Gonzalès entretenaient à Lur et dont la jeune fille avait commencé de se sentir empoisonnée, enfin cette folie charnelle qui déjà l'avait atteinte, lui rendit moins redoutable l'accès de la maison Castagnède; elle évoquait, tout en marchant, cet «intérieur» où, résolument, il fallait s'ensevelir.

Ces braves gens se suffisaient à eux-mêmes; le monde, pour eux, finissait aux cousins issus de germains. Ce que cette race des Castagnède pouvait produire d'intelligence, de sainteté, d'héroïsme, se consommait sur place, dans l'hôtel où ils procréaient depuis un siècle. Les filles ne se mariaient jamais hors la ville, à peine hors la maison, jamais hors la rue ou le quartier. Les domestiques, bien que modiquement payés, ne pouvaient s'accoutumer à d'autres places; ceux qu'un coup de tête chassait de ce modeste paradis, n'avaient de cesse qu'ils n'y fussent réintégrés. Il était rare qu'on y priât un étranger à dîner, mais dans cette occurrence, des plats cuisinés l'émerveillaient pour le reste de sa vie. Personne jamais ne prit, chez les Castagnède, ses habitudes; un parent par alliance, habitant le Nord, et qui prétendit s'y installer huit jours, dut fuir le surlendemain de son arrivée. Marcel, affilié à la section bordelaise d'un parti néo-monarchiste et préposé à l'organisation des chahuts et des sabotages des cours d'un professeur germanisant, avait hébergé chez sa mère, à l'occasion d'un congrès, quelques Parisiens éminents, rédacteurs au journal du parti; l'esprit, la blague, les charges incompréhensibles, passées les fortifications, cet orgueil des gens de lettres qui démolissent d'une phrase un Lamartine ou un Hugo, exaspéra les Castagnède incapables de «mettre au point», prenant tout au pied de la lettre, hostiles à tout ce qui n'est pas à leur échelle. May le savait; en avait-elle assez ri avec Edward! Les Castagnède, dès l'enfance, leur avaient été un jeu de massacre. Aujourd'hui, elle n'en riait plus, elle aspirait à cette règle, à cet ordre et surtout à cette propreté morale, à cette dignité: chez eux, rien de vil ni de bas, ni de suspect, l'ombre d'aucun vice au fond des regards.

May s'inquiéta de n'avoir pas encore rencontré, sur le petit chemin, celui qu'elle y venait chercher. Elle avait décidé de parler à Claude: «Ne lui ai-je pas donné quelques droits»? se disait-elle bravement. Parce qu'il était un pieux enfant, elle crut qu'il serait facile de l'apaiser. «Je ne l'aborderai que s'il revient seul de la messe, songeait-elle, sinon, je passerai sans le voir.» A un tournant, près d'un moulin abandonné, elle le vit apparaître. Comme il marchait, les yeux fixés à terre, il ne l'aperçut pas d'abord. Endimanché, Claude plus qu'avec ses vêtements de travail, avait l'aspect d'un paysan; le veston, aux épaules rembourrées, élargissait ridiculement sa carrure, les manches trop courtes découvraient les poignets, rendant presque monstrueuses les épaisses mains sans ongles; il tenait, son canotier à la main, il transpirait; le gilet déboutonné laissait voir le plastron mal ajusté à la chemise de flanelle; le soleil allumait des plaques de cosmétique à ses cheveux rebelles, ses cheveux frisés de garçon boucher.

May, d'abord, éprouva de la honte et de la colère, songeant que ce gros garçon se pouvait à bon droit persuader de l'avoir troublée; alors Claude leva vers elle des yeux où elle sut lire une tendresse humiliée et terrifiée, une expression de chien caressé par mégarde... Il ne s'approcha pas, demeura au milieu de la route, immobile, et May le vit tel qu'il était, le pauvre complet-veston acheté à Toulenne désormais ne trompa plus ses yeux, elle reconnut le jeune athlète sain, puissant, dévoré de vierge passion et, comme dans les incendies des Landes, le feu, d'une cime à l'autre, se communique, elle aussi, jeune plante, en face de ce bel arbre embrasé, trembla pour elle et n'osa faire un pas vers lui; elle eut peur de cette émotion délectable, et qu'il fallait vaincre.

—J'ai voulu vous voir, dit-elle enfin, parce que je vous dois une confidence et que vous me devez un service.

Et comme Claude balbutiait qu'il n'était pas digne, elle ajouta avec un rien de condescendance:

—J'ai de l'amitié pour vous, Claude, et vous me montrez de la sympathie; votre instruction, votre intelligence m'autorisent à vous traiter en ami, et même en frère, puisque mon vrai frère m'abandonne...