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Edward Dupont-Gunther à Firmin Pacaud.
Paris, septembre 19...
Souvent je vous ai entretenu, mon ami, de cette joie particulière aux retours de province, lorsque j'entrais dans mes habitudes anciennes comme dans ce costume d'intérieur à quoi s'associent des souvenirs de travail, de fumeries, de lectures, et qu'avec le trot éreinté d'un cheval sur le pavé de bois, le son d'un grelot s'éloignait. Je regardais, au fond d'une glace, s'évanouir cet air excédé que la province m'impose et réapparaître mon vrai visage; mes goûts, un à un se réveillaient en moi, des ambitions, des projets... Je revenais à des soins négligés de toilette et de monde. Le téléphone m'apportait soudain les voix spirituelles de ceux qui m'amusent et que je retrouvais à leur place, prêts pour mon amusement. Je rêvais de tendresses possibles... Oh! cela ne durait guère: ma fièvre de travail cédait vite à cette persuasion de n'être capable que de réminiscences—faux cubiste pour les gens du monde, amateur mondain pour les artistes!—J'avais tôt fait de décrocher mon récepteur et de ne plus savoir m'amuser avec ceux qui ne s'en lassent pas. Mes essais de tendresses devenaient de lugubres impasses; au moins me restait-il la solitude, ce dernier bien qui aide à ne pas mourir et qui est le droit de demeurer seul dans une chambre; je me réservais, pour ces heures-là, telles lectures qui ouvrent au cœur des horizons métaphysiques: toujours, j'eus le souci de mettre la religion de côté, mais comme une poire pour la soif: un être aussi dénué de défense en face de la mort tentatrice, croyez-vous qu'il doive négliger cette dernière raison de ne pas devancer son heure? La naïve foi (au fond pas si naïve!) du petit Favereau, me déconcerte moins que votre jovialité d'ancien élève de Burdeau, indifférent à ce qui dépasse les apparences.
De cet le «joie du retour» il faut, cette année, faire mon deuil: Edith est là, elle s'installe, non comme la femme épouse de qui la lampe éclaire la nuque penchée et qui montre à un petit garçon des images, non comme celle de qui la présence est une solitude, moins l'angoisse, et dont j'imagine que le souffle mesure le silence et ne le trouble pas; il existe de ces ménages heureux... Claude Favereau l'affirme qui m'ignore assez pour me recommander ce simple et inaccessible bonheur; Edith est la Maîtresse: elle dispose de mon temps, de mes livres, de mon corps; avec mes relations elle joue aux échecs, organise selon sa petite idée mon avenir. Elle tisse sa toile, m'enveloppe, m'englue, je fais le mort, je la l'assure, confiant en mon pouvoir de, tout d'un coup, disparaître et assuré d'avoir au doigt l'anneau qui rend invisible. Cher Pacaud, qui prenez toujours le parti de la femme, ne vous hâtez pas de vous attendrir; la première, peut-être, elle me lâchera; ses facultés s'adaptent miraculeusement à la vie parisienne; elle n'a déjà plus besoin de moi, elle ira loin; c'est l'opinion de sa chère mère, débarquée incontinent ici après la tragédie de Lur, et qui s'établit professeur de beauté, rue Gaudot-de-Mauroy. J'ai consenti à recevoir une seule fois la bonne dame très capable, au reste, de renoncer à sa fille pour ne pas déranger ses stratégies, mais je l'inquiète, cette vieille routière, elle se méfie, je ne lui dis rien qui vaille, son instinct l'avertit qu'on ne fait pas de bon ouvrage avec un gars de ma sorte; je compte sur ses directions pour me délivrer d'Edith sans trop de douleur; si la comédie vous tente, venez ici vers la mi-janvier; Edith aura trouvé alors le «flat» de ses rêves, et nous pourrons, comme naguère, bien avant dans la nuit, fumer, boire des alcools. Ce nouveau loyer m'oblige à vendre encore des Suez... Quelle fatigue! Votre Edward.
P. S.—Qu'advient-il de May, de sa conversion et de son stupide mariage? Elle ne répond pas à mes lettres; je connais sa puissance de rancune: me voilà son ennemi désormais. Non, comme elle se le persuade, parce que je l'ai abandonnée; elle me trahit et passe dans le camp de ceux qui veulent vivre.
Lettre de Firmin Pacaud à Edward Dupont-Gunther.
(Fragment.)
... Je m'inquiète fort peu que cette Edith tire ou non son épingle de vos jeux, et je ne redoute aucun collage pour vous qui êtes si singulièrement impropre aux grandes passions. Seule me préoccupe votre persévérance à briser tous vos appuis, à délier tout ce qui vous rattache à la vie. Je me dis bien que vous parlez trop de mourir pour en courir vraiment la chance; n'empêche que j'aimerais vous connaître une ambition, une manie,—oserais-je dire un vice?—enfin, de quoi remplir vos journées. Enfermez-vous dans votre atelier: travaillez avec le maître que vous avez choisi. Le premier barbouilleur vous persuade que vous n'avez pas de talent; il y a en vous-même un complice de ceux qui, sournoisement, vous découragent. Cher Edward, qui vous croyez un grand dédaigneux, comme le plus idiot jugement vous obsède! A défaut de travail et puisque vous déclarez inguérissable votre impuissance d'aimer, du moins cultivez ce goût de ne dédaigner l'action que pour vous passionner au spectacle des autres hommes: naguère vous aimiez les salons de Paris; vous me rapportiez des conversations avec certains êtres et qui ouvrent des abîmes, disiez-vous, devant quoi ont reculé les plus audacieuses littératures. N'avez-vous plus de ces curiosités? Je vous cherche, tant vous inquiétez ma sollicitude, les plus saugrenus divertissements...