... On me dit que notre petite May s'acclimate avec une facilité imprévue: je le tiens de votre père, n'ayant pas mes entrées chez les Castagnède; May s'y ensevelit comme au couvent; elle voit chaque jour ses deux futures belles-sœurs de qui le programme est d'être à perpétuité enceinte ou nourrice. May suit des cours de puériculture; on la signale chaque matin à la messe de sept heures. Tout cela est bien étrange; elle s'est débarrassée de votre influence avec une passion qui me fait croire à quelque événement secret. Rappelez-vous, à Lur, le soir du dîner Castagnède, son air halluciné. N'avez-vous rien appris? Ma tendresse peut-être est indiscrète? Quoique ma réputation de débauché m'ait toujours fait du tort auprès de votre sœur, parfois elle m'écoutait et, quand vous n'étiez pas là, elle se confiait un peu. Ah! si j'avais été de dix ans plus jeune!... Elle s'éloigne en courant dans ces ténèbres mystiques, elle s'enivre de l'opium chrétien... Peut-être cela va-t-il nous donner une petite sœur de cette Jacqueline Pascal que vous m'avez appris à aimer et qui ne voulait point mettre de limite à la pureté ni à la perfection; c'est compter sans l'influence du gros Marcel: saura-t-il manœuvrer? Jusqu'à présent, il joue le rôle d'accessoire dans une conversion; tout de même, c'est un garçon: il lui reste un argument dont nous ne connaîtrons l'effet qu'après la cérémonie; votre père souhaiterait qu'elle ait lieu sans délai, mais la mère Castagnède exige que d'abord sa future bru soit exactement informée des mystères chrétiens, et je ne crois pas que le mariage puisse être célébré avant le printemps.

Votre père maigrit, c'est mauvais à nos âges; le départ des Gonzalès lui a donné un coup; on dit qu'il a rompu avec Rose Subra; jamais je ne l'ai vu demeurer si longtemps sans personne. Il monte souvent le soir chez moi à cause de mon armagnac 1853; il ne m'ennuie pas: nous avons des goûts communs, mon cher, et des souvenirs donc! Les affaires vont assez bien; j'ai raflé au bon moment toute la récolte de l'entre-deux-mers, il y a eu depuis de la grêle dans l'Aude; mais voilà qui vous assomme; ne sauriez-vous trouver, parmi vos hérédités bourgeoises, le goût des affaires, de l'argent? Je vous suis un exemple qu'on peut y garder quelques intelligentes curiosités...


Lettre d'Edward Dupont-Gunther a Firmin Pacaud.

(Fragment.)

Paris, mars 19...

... La solitude m'est enfin rendue, et si je ne trouvais encore dans mon cendrier des épingles à cheveux et aux coussins du divan une tenace odeur de chypre, surtout si parfois Edith ne me venait surprendre et ne s'abattait sur mes genoux avec cette insouciance des femmes persuadées que l'amour les rend impondérables, je me pourrais croire au temps où le bonheur m'était donné de souffrir seul.

Il nous a fallu deux semaines pour trouver ce «flat» qu'Edith n'imaginait pas hors du seizième arrondissement. Nous franchîmes de crêmeux vestibules aux fausses somptuosités, et nous nous confiâmes à des ascenseurs si divers que je proposai à Edith d'écrire une étude comparée des Pifre et des Samain; je ne concevais pas qu'elle pût hésiter entre des appartements identiques: les salons, sans panneaux et tout en portes, ouvrent par de vastes baies sur de minuscules vestibules; les vitraux de la salle à manger sont de la même série que ceux de l'escalier et le même étroit corridor ripoliné conduit aux chambres. Enfin elle signa un bail qui, s'il m'obligea à vendre des Suez, fit chez moi maison nette. Je n'eus plus que des journées d'antiquaires, Edith ne voulant que de l'ancien, parce que «ça augmente toujours de valeur». Vigoureuse, elle retournait les fauteuils, en quête d'une signature. Entre temps, fut publiée cette Vierge folle, par Edith Gonzalès, avec une ingénieuse préface d'Edward Dupont-Gunther: vous savez que comme je suis peintre, le monde m'accorde un petit talent d'écrivain. Ce fut un succès; avez-vous lu? C'est ensemble malade et comme il faut, relevé d'un grain de saphisme; un observateur y découvrirait, en couches superposées, les lectures d'Edith: d'abord les honnêtes, les édifiantes (du temps qu'elle était enfant de Marie), puis les autres (du temps des premières tentations et du premier faux pas et des expériences diverses...).

L'essentiel est que je pus persuader Mme Tziegel, la comtesse de La Borde qu'elles avaient «découvert» Edith Gonzalès; cette découverte occupe fort notre petit clan: Edith à qui, chez les Castagnède, on ferait prendre ses repas à part, ici tient un rôle de muse pour personnes du gratin. La mâtine se montre admirable dans l'art d'être toujours chez elle, de ne point s'esclaffer quand une duchesse sonne, et de siffler son monde quand elle est certaine qu'il ne souhaite que d'accourir. De plus elle sait flatter un homme de lettres et lui brûler la sorte d'encens qu'exigent ses narines: art difficile, mais le posséder assure à son heureuse détentrice ce qui s'appelle un salon. «Quand je pourrai avoir table ouverte!» soupire Edith.

J'avais eu raison de vous prédire qu'elle me lâcherait la première: elle a commencé de se détacher de moi, avant d'avoir jamais cru que je fusse excédé. Tout de même, elle tient à moi; je lui ai amené du monde, je fais nombre, je paye. Peut-être vous étonnerez-vous que je m'obstine à fréquenter chez une personne qui m'assomme? Mais, mon ami, j'attends impatiemment l'heure de m'y présenter, j'arrive le premier et toujours m'en vais le dernier. Oh! l'amour n'y est pour rien; je m'ennuie, je suis seul, et pour tout vous dire, j'ai peur d'être seul ... une peur d'enfant malade... Quand nous avons dîné ensemble, je la supplie parfois de ne pas s'en aller, tant ma chère solitude à certaines heures m'est une maîtresse redoutable... Edith a des raisons de se croire nécessaire. La mère Gonzalès qui, chaque matin, la vient masser, attise ses ambitions matrimoniales... Je redoute un ultimatum...