Vous me conseillez de lire: A vous aussi, au lycée, on fît développer ce texte «qu'il n'est pas de peine qu'un quart-d'heure de lecture n'ait apaisée». Mais, mon cher, si vous saviez comme l'imprimé m'ennuie! Quand je lis en de jeunes revues que des garçons de mon âge se passionnent pour ou contre Mme Bovary, accordent ou refusent à Moréas du génie, il faut bien m'humilier et m'avouer que depuis le temps qu'en me bouchant les oreilles, je lisais Jules Verne, l'imprimé ne m'a jamais détourné de moi-même... Ah! si je me pouvais considérer comme une matière à livre! me raconter! Cette manie en sauve quelques-uns...
Parfois, je pense à Lur, à l'ombre des charmilles et du cœur de Claude ... mais celui-là, le simulacre du pacte sacrilège, qu'un soir de férocité, je lui proposai, me l'a fait perdre pour toujours. En m'aliénant ce cœur, j'ai déchiré ma carte dernière... Comment vous expliquer?...
XI
Claude, s'enfonça dans l'hiver qui fut cette année-là si pluvieux que le jeune homme passait de longues journées à lire dans la cuisine; il prenait les livres sans les choisir, à tâtons, dans les ténèbres glaciales de la bibliothèque, les portait au grand jour, déchiffrait les titres comme un plongeur découvre au grand soleil l'orient de la perle qu'il ramène. Au coin de la cheminée, il s'abandonnait à sa lecture tandis que son père, tassé sur sa chaise, en face d'un litre, se réveillait en sursaut à son propre ronflement et que sa mère, assise devant la fenêtre pour perdre le moins possible de jour, ravaudait indéfiniment des linges. Parfois, Claude jetait sur sa tête un sac, chaussait des sabots et, quelque temps qu'il fît, s'enfonçait dans l'air épaissi de brouillard d'eau et de fumée, remontait au hasard les chemins inondés entre les saules difformes. Des vols d'oiseaux lourds passaient dans le ciel, tombaient ensemble sur les champs nus, univers noyé qui devenait pour Claude le monde des apparences de son manuel de philosophie. Rien ne l'y détournait de voir May errer de cime en cime; au plus épais de l'humide saison, il évoquait soudain la petite route dans la lumière d'un matin d'été, la jeune fille immobile, son ombre courte. Il secouait la tête, fermait les yeux pour échapper à des obsessions sales et tristes. L'isolement de l'hiver, le désœuvrement le condamnaient à ces moroses délectations qu'il ignorait à l'époque des grands travaux; sa pensée ne respectait plus l'enfant orgueilleuse de qui le visage, une seconde, s'était rapproché du sien: vertige des yeux! souffles confondus! paumes des mains accolées... Plus tard sous la lampe, près du feu, tandis que Favereau ronfle et que l'inlassable pluie enserre la maison, les hangars, l'étendue, et plus tard encore, dans le lit de fer, son lit d'enfant, dans la lueur diffuse de la nuit qui entre par les carreaux sans volets, Claude n'est plus que la proie inerte de son désir.
Il rentra un soir avec une douleur au côté, brûlant de fièvre; sa mère lui mit une compresse d'eau rouge dont elle avait le secret. «Elle se le purgea», comme elle disait; en dépit de son inquiétude, elle n'appela pas tout de suite le médecin qui demande des trois francs pour une visite; d'ailleurs Claude avait eu ça déjà l'année de sa première communion. Favereau le traita de feignant qui voulait couper à la reprise des travaux. Le docteur, enfin mandé, diagnostiqua une pleurésie double. Claude s'abîma avec un sentiment de délivrance dans la maladie. La face contre le mur, il se répétait indéfiniment des vers, de vagues formules, se perdait en d'impossibles histoires, faisait semblant de ne pas entendre les questions de sa mère; les taches sur la chaux formaient des dessins qu'il décomposait et recréait comme des nuages. Le battement de l'horloge, le cri d'un oiseau ne suffisaient pas à lui donner le sentiment précis d'être dans la vie. A la campagne, lorsque la terre commence d'exiger l'effort inlassable de l'homme, les malades connaissent une solitude que rien ni personne au monde ne trouble; Claude se délectait de cet abandon: la décroissance du jour, l'envahissement de l'ombre, la venue muette de la nuit, il en mesurait les degrés imperceptibles; il ne soutirait pas, n'avait pas faim; il comprenait comme il est facile de se détacher de tout; aux visites du docteur, il exagérait sa faiblesse pour être interrogé le moins possible. Puis ce fut le premier œuf à la coque et cette unique mouillette qui lui rappela ses maladies d'enfant.
Un jour, il s'assit sur le banc de la treille, au soleil de mars: des poules picoraient à ses pieds; le décor de l'hiver demeurait, mais l'odeur du vent, la qualité de la lumière annonçaient que l'heure était proche. Entre les feuilles pourries, Claude fixait la tache jaune et mouillée d'une fleur. Déjà s'épanouissait la procession candide des arbres à fruit, le soleil aspirait la sève qui tremblait, se gonflait au bout des branches noires, dilatait les poisseux et gluants bourgeons.
Le facteur, sans descendre de sa bicyclette, jeta un journal et une lettre pour Maria Favereau de qui les lunettes, sur son bec de poule, glissèrent. Elle dit:
—En voilà une idée! Les mariés viennent coucher ici le soir de leurs noces!
—Quels mariés?