Sur le billard, des monceaux de lilas emplissaient la salle d'odeur. Il commença de les arranger dans les vases; l'un d'eux était de grès et il se souvint que May en admirait les sourdes flammes bleues; il y disposa les premières roses et se dit qu'il convenait de le placer sur la cheminée de la chambre. Il monta donc au premier étage, ouvrit la porte. Les draps faisaient dans l'ombre une ligne immaculée. Un parfum de lavande et de fenouil flottait à leur entour.
Claude s'assit, il ne souffrait plus et amusait son âme endolorie d'une histoire que, depuis sa convalescence, indéfiniment il se racontait: il imaginait la révolte de la jeune femme; elle chercherait dans les bras du petit paysan qu'elle avait aimé un refuge, des consolations, l'oubli; les mots vinrent aux lèvres de Claude qu'il lui dirait alors, mots brûlants mais chastes et dont elle ne s'offenserait pas. Il poserait même sa bouche sur les yeux brûlés par le sel des larmes. Les heures, les jours, les semaines, les mois, les années ne pourraient-ils s'écouler sans que se dénouât leur étreinte et les deux amants ne pourraient-ils entrer ainsi liés et confondus dans l'éternité?
Il se leva enfin et dans le crépuscule acheva d'orner la maison avec les lilas déjà mourants. Il ne serait pas obligé de souper ce soir-là: Favereau cuvait son vin. Maria préparait le dîner du jeune couple. Claude, traversant la salle à manger, regarda longuement les deux couverts qui se faisaient face. Il sortit. La verdure jeune et drue recevait la lumière horizontale qui allongeait sur la prairie l'ombre ondulante des peupliers. Les trois notes d'un rossignol se détachèrent comme des gouttes d'eau. Des hannetons accolés tombèrent des marronniers feuillus. C'était la saison de l'année où Vénus large et merveilleuse fleurit l'éther encore inondé de soleil.
Claude s'accouda à la terrasse: sur la route grise, dans l'ombre enfin venue s'avançaient, grossissaient deux aveuglantes lueurs. Les feuillages de l'allée s'éclairèrent brièvement comme d'un feu de bengale. La voix de Maria dominait le bruit de la machine trépidante. Il y eut un éclat de rire, le bruit d'une porte refermée et, de nouveau, les flûtes des crapauds se répondirent. Il s'éleva des prairies cette vibration nocturne qui annonce l'approche des grandes chaleurs.
Claude dormit d'un sommeil d'enfant, se leva dès l'aube parce qu'il n'avait pas fini de sarcler les allées. Oserait-elle, dès le matin, montrer sa figure défaite? Saurait-elle ne rien révéler de sa stupeur, de son horreur? Ou bien les signes du dégoût apparaîtraient-ils sur son visage? Ah! avec quelle avide joie Claude saurait les recueillir!
Un «Bonjour, mon brave» le fit se retourner: il vit Marcel Castagnède en pyjama. Ses bonnes joues, fouettées par l'air matinal, s'épanouirent et, entre les paupières bouffies, les yeux gris luisaient, minuscules:
—Prêtez-moi un sécateur. Je veux la réveiller avec des roses.
Il s'éloigna, saccageant les rosiers.
«L'imbécile n'a rien vu, n'a rien compris, se disait Claude, il ne s'apercevra même pas qu'elle souffre.»
Il lui semblait qu'il y eût dans Lur plus de silence que lorsque la vieille maison était vide. Les hommes, mais aussi le vent, les choses faisaient autour de ces murs un univers muet. Claude regardait, entre toutes, deux fenêtres du premier étage aux volets entre-bâillés; il voyait se défaire des anneaux de fumée au-dessus de la cuisine. L'après-midi passa sans que les époux apparussent au jardin. Claude imagina, au fond de la chambre obscure, un drame sans éclat. Il crut que le désespoir muet de la jeune femme rejoignait le sien, comme un fleuve se mêle à la mer, comme naguère la musique de l'Invitation au Voyage s'était épandue sur son cœur, pareille à une tempête; avait-elle jamais cessé, depuis, de le creuser dans ses abîmes? Sans doute, May livrerait au crépuscule sa face brûlée de larmes. Seule, elle offrirait son front au souffle de la nuit pour qu'il efface la trace des baisers, pour qu'il la purifie de toute souillure. Ainsi Claude s'exaltait, s'abandonnait à la jouissance du désespoir pressenti dans l'être qu'il aimait le plus au monde. Il avait besoin de ce désespoir pour vivre. L'égoïsme forcené de la passion le défigurait: bestial, cruel, il attendait l'heure où, caché parmi les branches, comme un dieu sylvestre et plein de désirs, il pourrait repaître ses yeux du spectacle d'un jeune corps violé qui se cache, fuit, pleure d'être à jamais voué aux quotidiennes violences, aux souillures nocturnes.