Le crépuscule vint. Un coucou s'effaroucha dans les charmilles et son double cri allait décroissant du côté des Landes. L'essaim des hannetons de nouveau bourdonna autour des feuillages par eux déchiquetés. Favereau, qui venait de sulfater, passa vêtu d'une blouse tachée de bleu. Caubet et Lauret rentraient: leurs côtes étaient saillantes parce que, à l'époque des grands travaux, ils maigrissent; leurs flancs haletaient pareils à ceux des taureaux prêts à s'effondrer sur l'arène. Claude entendit grincer la porte d'entrée, il se jeta dans le massif d'arbustes et, appuyé contre un chêne, attendit. IL ne vit rien d'abord, mais il reconnut la voix de Marcel qu'interrompit un rire frais. Claude se persuada que ce rire sonnait faux, il crut y sentir une désespérée ironie, mais un doute déjà le torturait. Il retint son souffle: les jeunes gens s'engageaient dans l'allée parallèle aux charmilles: au tournant ils apparurent; ils ne se donnaient pas le bras, mais la main comme des enfants à qui l'on a dit d'aller jouer au jardin et d'être sages.

—Il n'y a personne, dit May.

—L'ennui, ici, c'est que l'on a toujours les paysans sur le dos.

Claude se rappelle avoir entendu de Mme Gonzalès la même insolente phrase. Le couple vient à la terrasse; Claude discerne les deux corps rapprochés: un peu de vent soulève l'écharpe de la jeune femme, sa tête se penche, pèse à l'épaule de l'homme. Claude essaie de ne pas comprendre encore, son front se meurtrit à l'écorce du chêne, ses ongles en arrachent la mousse. La cloche du repas avertit les jeunes gens. Leurs visages émergent de l'ombre: une sérénité profonde détend les traits de May, une mollesse les rend moins aigus; ses lèvres, naguère un peu pâles, trop minces, paraissent à Claude gonflées de sang. Plus lourdes, les paupières diminuent les yeux: cette meurtrissure des nuits amoureuses les charge de langueur.

Claude ne songeait plus à se cacher tant il lui parut que cette jeune femme ne le connaissait pas, qu'elle n'avait rien de commun avec l'enfant farouche et vaincue de qui l'orgueil s'était humilié devant lui, un matin d'été. Il ne souffrait pas encore. Il mangea comme d'habitude, insensible jusqu'au moment où Favereau et Maria, Fourtille et Abel s'entretinrent des époux. Observations sales et précises; Fourtille assurait que M. Marcel ne devait pas être manchot...

Claude s'évada; son regard s'attacha à une étoile au-dessus du toit, aux boules noires des poules juchées dans le poirier; il eut pu compter les cailloux luisants sur l'allée, tant il occupait son esprit aux choses extérieures, pour reculer la minute où tout s'anéantirait autour de lui de ce qui ne serait pas son horrible douleur: il la sentait, à travers les apparences trop faibles, se rapprocher, le brûler. Bien qu'il ne fît plus très jour, il coupa des roses mortes, tailla des rosiers; un rire vint du salon aux fenêtres ouvertes, des arpèges, une voix s'éleva: un chant qui n'était plus pour lui s'épandait sur le jardin mais, ce soir, n'y cherchait aucun cœur. Ardeur dont un autre, là-bas, aurait à jamais le bénéfice! Cette voix balaya toutes les apparences où Claude se raccrochait: dans quelle eau noire se jeter et sombrer? La mare n'était pas assez profonde; il n'avait pas de fusil; il ne se sentait d'ailleurs aucune force sinon pour se laisser glisser les bras étendus et les yeux clos dans un abîme. Alors il songea que le fleuve n'était pas loin: un indéfini voile de brume, au milieu de la plaine, marquait sa fuite invisible. Une demi-heure de marche et tout serait fini, mais cette demi-heure encore! Il gagna la route, se mit à courir. Des chiens, sous les treilles aboyèrent. Ah! dormir...

Le vent se leva: de lourdes nuées couraient sous la lune mais on eût dit que c'était elle, la voyageuse silencieuse et limpide. Personne sur la route où Claude à bout de souffle, dut ralentir le pas. Les mouvements de sa pensée affolée se réglèrent sur ceux de son corps: il commença de réfléchir. Vers le sommeil, vers la nuit, il s'enfonçait, mais la mort était-elle sommeil et nuit? Il s'arrêta, s'appuya contre un marronnier de la route; l'humidité du fleuve proche rafraîchit sa face. Il respira cette odeur de menthe mouillée, de vase, l'odeur du bord des eaux que la nuit exagère. Il était à mi-chemin entre le fleuve et Lur. Ce besoin d'anéantissement, la mort le comblerait-elle? Contre l'écorce rugueuse, il meurtrit son front, ses mains, sensation qu'il rattache depuis son enfance aux heures désolées, lorsque, fuyant les grandes personnes et le bras replié, il pleurait contre un arbre, muet consolateur. Claude eut peur qu'il ne fût donné à personne de s'évader hors la vie. Nous sommes à jamais dans la Vie et ce que les eaux lourdes, si Claude s'y jetait, emporteraient à l'océan Atlantique, ce ne serait pas cette part de lui-même, souffrante et désespérée: au contraire, il introduirait dans l'éternité ce désespoir. Aucune évasion possible. La mort est jetée sur la vie comme une arche sur un fleuve et l'ombre des piliers de pierre une fois traversée, les eaux continuent de rouler éternellement dans la lumière. Échapper au temps et à l'espace, aux apparences vertes et bleues, à ce sol durci, au bois qui résiste, aux cailloux, à l'herbe, ce n'est pas échapper à la vie; il n'est pas donné à l'homme de s'en aller.

Claude avait retrouvé le pouvoir de penser; il remonta jusqu'à la cause de cet obscur soulèvement en lui des forces de destruction. Il revit ce visage tel qu'il l'avait connu naguère: cette amertume, cette sauvagerie, cette insatisfaction, et tel qu'aujourd'hui il lui était apparu: alangui, d'une lassitude heureuse, bestial; car elle avait pu trouver seulement cela entre les bras de l'épais garçon: le plaisir. Elle, May, ce plaisir-là? Claude s'écouta rire dans la nuit. C'est vrai que ce plaisir donne aussi l'anéantissement, qu'on peut le renouveler tous les soirs, le prolonger d'alcools et de fumées. Il se rappela des orgies quand il était soldat, cette plénitude une fois le litre vidé, ce camarade sur un coin de table grattant du banjo, les femmes saoules et tournoyantes. Claude regarda contre le fleuve les lumières de Toulenne. Un kilomètre le séparait de la volupté moins redoutable que la mort. Il souhaita d'y courir, mais, lucide, songea au réveil atroce, au retour, à ce rire de son père, surtout à l'indulgence de sa mère. Sur le marronnier qui l'abritait, la pluie soudain chuchota, le feuillage dru ne laissait passer aucune goutte, toute l'ombre s'emplit de ce chuchotement, la terre en fut comme éveillée, la pluie lui arracha son parfum le plus secret. Claude alors mit sa veste sur sa tête et revint. Il allait dans la boue fraîche; parfois une flaque, à travers les espadrilles, lui donnait une sensation froide. Bien avant d'atteindre Lur, il vit à travers les arbres une lumière, la seule qui brillât à cette heure sur toute l'étendue qu'embrassait le regard de Claude; il savait quelle chambre elle éclairait, quel lit, quel était ce couple incapable encore de se résigner au sommeil. La solitude des champs pluvieux entourait les amants; sans doute, l'averse sur les tuiles et sur les feuilles, le monotone ruissellement enveloppait comme un indéfini soupir d'amour ces deux êtres unis à jamais dans la chair. Claude songea que la femme la plus hautaine ne demande à l'homme que d'être jeune et de savoir donner le plaisir; que la plus altière adore la chaîne de deux bras s'ils ne sont pas débiles et que, pour dormir sur une épaule robuste et sur une poitrine, les mystiques renoncent à leur goût d'isolement, de solitaire perfection. Il rentra par un trou de la haie. Un chien aboya puis jappa doucement, l'ayant reconnu. Claude gagna la terrasse, s'y assit les jambes pendantes. L'eau avait traversé ses vêtements mais il demeurait là, incapable d'un geste: il envia les immobiles et frémissantes ombres des arbres; il souhaita qu'un dieu de la nuit, plein de pitié, l'immobilisât dans le sol par des racines profondes et qu'il n'eût plus d'autre voix et qu'il ne fît pas d'autres signes que le frémissement et le balancement des cimes au vent pluvieux. Un merle chanta, il y eut des ébrouements d'ailes dans les feuilles mouillées, des roulades interrompues, un cahot de charrette. Un lièvre, deux lièvres traversent, au bas de la terrasse, la prairie, bondissent à petits sauts vers les vignes. Des hirondelles, à peine sorties du nid, piaillèrent sur une branche et la mère voletait autour des becs jaunes ouverts. Le tintement d'une cloche se détacha du ciel. Dans les vignes, les bouviers devancèrent la chaleur. Claude, au «goutiou» se lava les mains et le visage. Une impression d'allégement, de vide, naissait de sa fatigue même. Cette nuit d'agonie l'avait comme délesté de son désespoir. Il voulut vivre, se livrer âme et corps à la terre, s'abrutir de vie physique, s'attacher à cette argile autant qu'une jeune vigne et comme ce figuier dru: il se laissa choir dans une meule odorante et, grelottant un peu, s'endormit.

—Eh! feignant, tu viens donner un coup de main pour sulfater?

Claude se lève, suit son père qui lui attache aux épaules un réservoir de sulfate. Il faudra tout le jour, au long des règes, trébucher contre les mottes, malgré l'horrible fatigue de cette nuit. De bon cœur, il accepte cet abrutissement, cette assurance qu'au crépuscule le sommeil le prendra avant qu'il ait eu le temps de pleurer sur lui-même. Quel accablement intérieur! De cette May satisfaite, assouvie, sans doute se détachera-t-il ou plutôt, c'est elle qui, comme un mirage d'adolescence et de pureté, se dissipe. Les jeunes filles que nous avons aimées meurent entre les bras de ceux qui les possèdent. Leur étreinte crée une femme qui nous est inconnue: Iphigénie immolée disparaît de l'autel et il ne reste plus, sa place, qu'un doux animal palpitant.