A Châlons, Edward ne trouva pas de voiture. On lui signala l'hôtel de la Haute-Mère-Dieu, au centre de la ville, à une demi-heure de la gare. Il suivit une morne rue du faubourg, sous un soleil méridien, traîna ses pieds fatigués dans la poussière infecte, puis céda à l'attrait d'un canal dont l'eau reflétait deux profondes masses de marronniers et qui révélait l'ordonnance d'un jardin d'autrefois. Edward, égaré, n'eut pas la pensée de demander sa route. Il allait, regardant une porte de ville, une maison où revivait encore une douceur de vieille France, mais des casernes, des terrains de manœuvre rongeaient la ville comme une dartre. Il traversa la rue de Marne où une foule surtout militaire l'entraîna entre des magasins «à l'instar de Paris». Edward s'arrêtait aux devantures; à l'une d'elles, il reconnut des fusils de chasse, des revolvers, elle le retint plus longtemps qu'aucune autre, il y demeura, le front collé contre la vitre, mit la main sur le loquet puis, se ravisant, entra chez un coiffeur voisin. Parmi des officiers qui le dévisageaient, il attendit son tour d'être rasé. Un capitaine usurpa la place d'Edward, sans qu'il protestât. Après un coup de brosse à ses vêtements et à ses souliers, il retrouva son aspect de jeune homme correct; alors il osa rentrer chez l'armurier et acheta un revolver de poche que le commis fit jouer devant lui. Edward erra encore jusqu'à ce que, dans la rue noire, ses yeux se fussent arrêtés à l'enseigne de l'hôtel de la Cloche. Il y demanda une chambre; un garçon crasseux l'introduisit, au premier, dans une pièce à tenture et à tapis dont l'aspect eût fait frémir Edward à tout autre moment. Elle ouvrait sur une galerie de bois: à chaque étage, les lieux d'aisance entretenaient une odeur suffocante. Le soleil n'entrait jamais là et il y régnait une espèce de fraîcheur pourrie. Entre ces murs aux papiers déchirés et souillés, Edward s'assit. Prenant une feuille quadrillée, il écrivit: «Je suis à Châlons-sur-Marne, hôtel de la Cloche. Si dans cinq jours, c'est-à-dire dimanche soir, à minuit, vous n'êtes pas auprès de moi, je m'en irai.» Il copia ces mots sur une autre feuille, cacheta les deux enveloppes, écrivit sur l'une l'adresse d'Edith Gonzalès, sur l'autre celle de Claude Favereau. Il alla lui-même les jeter dans la boîte du bureau de tabac voisin.
XV
Le mois de juin où, dans les après-midi assoupis, s'accumulaient sous les charmilles les odeurs confondues des tilleuls et des seringas, rendait à Claude Favereau la vie. Bercé au bruit de la faucheuse, grisé de cette émanation du foin, exténué par l'effort dépensé autour des charrettes (tellement pleines que leur charge énorme se détachant sur le blême azur recouvre presque les bœufs dont on ne voit plus que l'échine tendue que prolongent quatre cornes effilées), il marchait pieds nus dans ses espadrilles, devant l'attelage, avec la majesté de l'enfant David. Sur son passage, les rosiers du Bengale se souvenant que c'est le temps de la Fête-Dieu, échevelés de pétales, aspirent à s'abîmer dans la poussière. Le jeune homme gonfle sa poitrine et sait que nulle douleur ne résiste en lui à l'ivresse d'avoir vingt ans et d'être attaché à cette terre bénie. Le vicaire de Viridis, l'abbé Paulet, lui a rendu le calme du cœur. Il attend, avec tranquillité, un signe. D'ailleurs, à ce moment de l'année, il faut violenter la terre: les journées sont trop courtes; à peine a-t-il déchaussé la vigne que le paysan doit en recouvrir le pied, et à peine l'a-t-il tachée de sulfate, qu'il en faut poudrer de soufre la fleur plus odorante que le réséda; c'est le temps des petits pois, les cerises sont abandonnées aux oiseaux du ciel. Les mains manquent pour vider cette corbeille débordante sous un incendie d'azur. Tandis que les meules parfument l'ombre, un nuage d'orage montre à l'horizon du sud, au-dessus des Landes violettes, son front de ténèbre. Déjà les feuillages s'émeuvent, frémissent. Pour sauver le foin, on laisse la soupe commencée, et lorsque enfin la dernière charge est à l'abri sous le hangar, Claude tombe comme une brute sur sa couche et, la fenêtre ouverte, s'endort dans le craquement du tonnerre, dans le fracas de la pluie libératrice.
Cette animalité le sauvait. Cette matière pétrie par lui, avec laquelle il lui semblait se confondre, l'arrachait aux obsédantes pensées; l'ancien lévite, délivré de la tentation par un excès de fatigue, en remerciait Dieu chaque soir dans le soupir de fatigue et de foi qui lui servait de prière. Le jeudi de la Fête-Dieu, il porta le dais sur la route qui était comme un fleuve de feu. Au long des maisons, les draps plus blancs que la route, s'étoilaient de camélias moins blancs que l'hostie rayonnante au centre de toute cette candeur enflammée. Sur les reposoirs, les beaux vases des salons de campagne, les bougeoirs en cuivre des cuisines étaient sortis de la nuit des vieux logis, leurs flammes blêmes, figées, comme rendues immobiles par la présence réelle. Claude, au retour, était heureux que le poids du dais l'accablât. Il voyait, à son approche, des groupes paysans tomber dans la poussière.
Comme il rentrait à Lur, vers cinq heures, sa mère lui tendit une lettre où il reconnut l'écriture d'Edward. D'abord, il hésita à l'ouvrir, mais, la mettant dans sa poche, alla s'asseoir sur la terrasse, se disant que cette mince enveloppe peut-être contenait de quoi détruire la paix reconquise. Par instants, il redoutait de haïr ceux qu'il avait tant aimés. Un dimanche, May était venue à Lur avec son mari, et en les saluant, Claude avait senti sa blessure encore près de saigner. Du moins avait-il supporté l'épreuve, certain que désormais il pourrait vivre malgré ce souvenir amer. Il avait moins peur de son ancien amour, de cette May mariée, devenue une autre, que de l'esprit du mal enfermé—il en était sûr!—dans cette lettre. La laide image le protégeait de celle qu'il avait vue au bras de son mari, se dandinant, la figure à la fois gonflée et maigrie avec, dans ses yeux une expression vague, endormie, animale. Que restait-il du petit être sauvage et pur qui avait troublé son cœur et sa chair? Mais avec appréhension, et comme si rien que de redoutable lui pouvait arriver par cette lettre, il déchira l'enveloppe et lut: «Je suis à Châlons-sur-Marne, hôtel de la Cloche, si dans cinq jours, c'est-à-dire dimanche soir, à minuit, vous n'êtes pas auprès de moi, je m'en irai.»
Claude froissa la lettre, la mit dans sa poche. Ce jour de fête ajoutait dans la campagne du silence, du vide. Il s'efforçait de ne pas comprendre le sens de ce «je m'en irai». Mais à la contraction de sa gorge, au battement de son cœur, il ne doutait point d'avoir compris. De quel droit ce garçon le mêlait-il à sa folie? Déjà par sa sœur et par lui, il avait traversé des heures d'agonie, failli sombrer. La paix à peine reconquise, ce mot d'Edward le rejetait à l'abîme... Non, certes, il n'irait pas, il ne répondrait même pas. Que lui importait ce bourgeois, et quel secours un tel raffiné attendait-il d'un paysan? D'ailleurs, comment atteindre Châlons?
—Ah! et puis, non, il ne se tuera pas!
Claude proféra ces mots à haute voix, comme pour se mieux persuader et, à cet instant, il vit en lui-même le visage de son jeune maître, ces yeux un peu égarés, cet air de détachement, ce regard éloigné dont la flamme semblait venir d'une autre planète. Comment douter que le trait dominant de cette nature fût le vertige? le consentement à une séduction mortelle plus forte qu'aucun mirage? Et tout d'un coup, Claude s'affola. Plus persuasive que ses raisonnements, une certitude était en lui qu'il était solidaire de cet homme, qu'il avait sa place marquée dans cette destinée. Un soir, par une atroce dérision, Edward avait voulu que Claude fût son bouc émissaire. Savons-nous jamais jusqu'où retentissent nos plus vaines paroles?
Pourquoi la lecture de ce billet le troublait-elle à ce point? Il ne se sentait plus d'affection pour ce garçon qui d'abord l'attira comme un bois dont l'orée paraît délicieuse: à peine entré, des marécages, des eaux corrompues, des fonds de ténèbres, lui avaient fait rebrousser chemin. A cet appel désespéré, il n'éprouvait aucun attendrissement, mais, plutôt, un sentiment d'urgence et de nécessité: pratique, équilibré, il voyait les difficultés d'une entreprise ou son mysticisme l'allait jeter. Où trouver l'argent? Son père le laisserait-il partir et quelle apparence qu'il comprît rien à l'urgence de cette mission?