Assis sur la terrasse, les jambes pendantes, Claude mit de l'ordre dans ses pensées, s'efforçant d'arrêter avec méthode les moyens d'entreprendre ce voyage. Tout bien pesé, il lui parut que le mieux serait de se confier à cette Volonté toute-puissante comme un fétu à un grand vent. Il se recueilli donc, fit le silence au-dedans de lui avec cette habitude de l'oraison qu'il avait acquise au séminaire. Par un mouvement passionné de son être intérieur il voulut se mettre en communication avec la Force et l'Amour extérieurs au monde, et en qui il avait foi. Et ce silence de son cœur prolongea celui de la campagne que la Fête-Dieu avait vidée. Chez ce garçon plein de santé, ardent à la besogne, sensuel, cette vie intérieure étonnait; par son étrangeté, elle avait naguère séduit Edward qui aujourd'hui ne voit plus rien dans l'univers que cela pour le retenir au bord du trou.

Claude entra dans la cuisine où son père endimanché, le nez chaussé de lunettes, lisait la chronique agricole du Nouvelliste:

—Le journal dit qu'il faut soufrer la vigne sur la fleur. Moi j'ai déjà fait un soufrage avant.

Il avait en lui-même une foi absolue et pour les «savants» un infini mépris. Il exigeait d'être écouté comme un oracle, et sa femme, depuis trente ans, approuvait les sentences que le bonhomme rendait d'un air profond: le phylloxéra n'avait jamais existé, c'était une invention des savants, il était plein de telles certitudes. Il ne pensait pas qu'il y eût au monde un autre régisseur honnête que lui-même, habile à découvrir partout ailleurs que chez lui l'adultère, l'inceste, tous les crimes, non par méchanceté, mais pour se grandir, pour le plaisir de se savoir exceptionnel dans sa probité et dans ses bonnes mœurs. Devant ce front étroit, têtu, cette grosse figure boucanée, Claude éprouva un découragement profond. Favereau souriait, paterne, confit dans sa science infuse, ayant réduit l'homme et l'univers à sa mesure, jugeant en dernier ressort de toutes les choses du ciel et de la terre, avec l'intrépidité de son néant. Il était certes à mille lieues de comprendre l'urgence qu'il pouvait y avoir à répondre au cri d'appel d'Edward. Cependant cet Edward était le fils du maître et Favereau n'avait pas accoutumé de discuter les ordres. Claude se résolut donc à présenter ainsi sa requête: d'un air détaché, il avertit son père que M. Edward avait une importante communication à lui faire de vive voix et qu'il lui mandait de venir au plus tôt à Paris. Claude avait parlé trop vite et un peu bredouillé. Il vit se plisser le gros front paternel:

—J'aime pas que tu aies des secrets avec le fils du patron, tu sais qu'ils sont brouillés. Écris à M. Edward de te marquer dans sa lettre ce qu'il te veut: nous verrons ensemble de quoi il retourne.

Favereau remit ses lunettes, reprit son journal, ayant jugé le cas dans sa sagesse. Claude sentait bien que le débat était clos et la décision du bonhomme sans appel. Pourtant il fit un nouvel effort: M. Edward insistait justement sur la nécessité de s'entendre de vive voix; il attachait à cette entrevue une importance extrême:

—Tu n'as qu'à m'avancer l'argent du voyage, père. M. Edward me le rendra sûrement.

—Ah! ah! monsieur veut que je lui avance le prix de sa carte aller et retour, histoire d'aller faire le jeune homme à Paris, et au moment des grands travaux encore! Quand il faut à la fois, relever la vigne et la sulfater et herser et faire les foins.

D'un air malin, avec un petit rire rentré, de vieux «à qui on ne la fait pas», il ajoute:

—Tu es un bon drôle: c'est la première fois que tu essaies de me tirer de l'argent, et tu n'as pas la manière. Allons, allons: il y a quelque drôlesse là-dessous, hein, dis, hein? tu peux me le dire à moi, c'est de ton âge; mais tu as assez de l'argent que tu gagnes pour rigoler ici. Voilà que monsieur veut s'offrir un voyage à Paris!