Il riait, satisfait que son fils se dégourdît un peu, fier de se sentir perspicace.
—Mais non, père, tu n'y es pas du tout. Je n'ai pas besoin d'argent et je ne sais pourquoi tu imagines une femme dans cette affaire. Il n'y a rien de plus que ceci: M. Edward a besoin de moi, et puis je ne suis plus un gamin: tu pourrais bien m'avancer quelque argent...
—En voilà assez, hein!
La face de Favereau se congestionna.
—F... le camp d'ici et ne me parle plus de tout ça: tu me prends donc pour un ...?
Claude accoutumé au vocabulaire le plus grossier de la caserne, ne le pouvait souffrir chez son père. D'ailleurs, il savait toute insistance inutile et qu'ils se parlaient, son père et lui, d'un univers à l'autre: leurs voix, dans le vide, se perdaient. Il sortit décidé à se rendre coûte que coûte au rendez-vous. Mais où trouver de l'argent? Favereau pour la nourriture et l'entretien, lui retenait presque tous ses gages. Son désir de partir s'exaspérait. Il ne doutait plus que cet appel au secours vînt d'un être à bout de forces. Il imaginait Edward devant une table, un revolver devant lui posé, et le premier coup de minuit sur cette ville inconnue. Il pensa à cette âme dont il se savait inexplicablement chargé, dont il s'était porté le garant, qu'il retenait seul sur l'immense ténèbre de la perdition. A cette angoisse s'ajoute une tendresse réveillée, celle que naguère il éprouva à l'arrivée de son jeune maître: cette lettre, tout de même, quelle preuve d'affection extraordinaire, et comme il fallait qu'il fût seul! A moins que ce ne fût une plaisanterie atroce, un jeu pour mesurer son pouvoir sur ce petit paysan. Mais Claude, qui allait à grands pas dans l'allée des vignes, vers le soleil couchant, secoua la tête: il n'avait jamais cru à cette férocité d'Edward et, à travers les fausses roueries du malheureux, l'élève des casuistes avait, dès le premier jour, pressenti la désolation infinie de ce cœur: «Quel doit-être son abandon, se disait-il, pour qu'à cette minute il n'ait compté, dans tout l'univers, que sur ma main tendue! Quelle solitude! Mais où trouver l'argent?» Et soudain, il pensa à l'abbé Paulet, le vicaire de Viridis, certes aussi pauvre que lui-même, mais il ne s'agissait que d'une avance pour quelques jours.
Sous les tilleuls de la place, les orphelines défaisaient le reposoir, des petites filles ramassaient dans leurs tabliers les débris d'or et les roses mortes. Claude entra dans le presbytère sans soulever le marteau. La servante, qui épluchait des asperges, lui dit que M. le Vicaire était à son patronage, mais qu'il ne tarderait sûrement pas à rentrer. A cause de la procession, il avait gardé ses drôles un peu plus longtemps.
Claude monta au premier étage: la chambre du vicaire ouvrait sur le jardin, du côté opposé à la place. On voyait de la fenêtre un pergola où les roses déjà se fanaient. Les premiers lys s'entr'ouvraient au-dessus des fleurs communes. Au bout de l'allée bordée de buis, l'humidité d'une charmille enlevait à Notre-Dame-de-Lourdes ses tendres couleurs sulpiciennes. Claude s'assit devant le bureau du vicaire, feuilleta distraitement l'Aquitaine, essayant de fixer sa pensée sur une homélie archi-épiscopale. Un petit lit de fer pliant occupait un angle. Un paravent noir où s'envolaient des cigognes d'or cachait à demi la toilette encombrée de fioles. La bibliothèque vitrée renfermait des livres dont l'ordonnance témoignait que jamais le propriétaire n'y portait la main. Sur la table un bréviaire bourré d'images de première communion et un blaireau encore plein de savon. Derrière la pendule à globe, s'accumulaient des photographies de patronages: groupes d'enfants en tenue de football avec l'abbé au centre, un gros ballon dans les bras. Claude songe à la vie qui aurait pu être la sienne. Il s'attendrit, il s'effraie parce qu'il eût pu, lui aussi, devenir un saint, mais la chair et le sang l'avaient asservi... De nouveau, il pensa à Edward: quel abîme entre cette âme misérable et celle qu'il attendait dans cette chambre! Quelle puissance inconnue, à de telles distances les uns des autres, faisait graviter les cœurs? Distance illusoire pourtant puisque spirituellement et matériellement le vicaire l'aiderait sans doute à sauver cet enfant perdu.
Mais l'abbé Paulet trouverait-il les quelques louis nécessaires? Claude entendit la voix du prêtre dans le vestibule:
—On ne te voit plus, Claude.