Alors Claude passa de l'inquiétude à la plus grande confiance. Il s'était souvent dit qu'à l'heure de la mort, beaucoup d'ouvriers devaient songer que, dans leur existence misérable, jamais ils n'avaient été pris au sérieux que par ce vicaire de faubourg qui, lorsqu'ils avaient douze ans, les faisait jouer au ballon, le dimanche, et au retour les obligeait de se confier.
Et voilà qu'il parlait lui aussi avec abondance et sans gêne aucune. Déjà il avait entretenu l'abbé d'Edward; et cela lui rendait son récit plus aisé. L'abbé ne l'interrompit pas, mais comme Claude lui tendait la lettre de Châlons, il la prit, fixa sur elle les yeux, bien plus longtemps qu'il n'était nécessaire pour la lire. Cependant Claude disait:
—Il y a en moi une force qui me presse, bonne ou mauvaise? de me rendre à cet appel. C'est de vous que j'en attends l'assurance, l'abbé. Si vous m'avancez l'argent, il y aura encore à braver mon père. Et que se passera-t-il à Châlons? Je n'ose y penser. Mais il faut que j'y aille, n'est-ce-pas?
L'abbé se leva sans mot dire, ouvrit un tiroir, y prit une boîte de médicament qui contenait de la menue monnaie et deux billets de cinquante francs; il en tendit un à Claude.
—Je vous le rendrai petit à petit sur mes journées.
Une tête d'enfant parut dans l'entre-bâillement de la porte:
—Monsieur l'abbé on vous demande en bas; c'est pour Seconde Hugon, on croit qu'elle va passer.
Bien que le soleil fût couché, Claude, à travers ses espadrilles, sentait encore la route chaude. Devait-il prendre le train le soir même sans avertir son père? La prudence eût été sans doute de ne pas s'exposer à une nouvelle dispute. D'autant qu'il ne fallait pas perdre un jour: Edward avait fixé, comme limite dernière, le dimanche à minuit. Claude calculait que, pour parer à tout retard éventuel, il fallait qu'il quittât Toulenne par le train de vingt-deux heures, qu'il prît le lendemain matin le train de Paris; ainsi serait-il à Châlons samedi matin au plus tard. Mais l'assentiment de l'abbé Paulet l'avait empli d'une telle confiance qu'il lui parut indigne de rien dissimuler à son père; non! pas de mensonges, aucune tromperie avant ce départ, ce mystique embarquement...
Favereau était assis sur le banc du seuil avec Maria de qui les mains au repos croisées contre le tablier de cotonnade disaient le jour de fête où l'on n'œuvre pas. Elle cria à son fils qu'ils avaient fini de souper, mais elle avait mis de côté pour lui de la soupe et du confit.
—Regarde-moi ça, dit Favereau, quand on songe à courir la pretentaine, on en perd le boire et le manger. Allons, va te mettre à table.