Non, le poète ne comprenait pas. Il est vrai qu'il n'écoutait guère: sa voisine le troublait parce qu'il aimait les pêches mûres; manquant d'usage, il ne savait pas cacher son trouble. Les cheveux blancs de cette Bolivienne donnaient un aspect miraculeux à ses clairs yeux d'enfant.

A travers des sensations confuses, mêlées et délicieuses, Edith voyait dans un éclair son voyage du lendemain, mais dépouillé de tout son charme: elle ne s'y était complue que comme à un pis-aller en une minute d'abandon; à cette table, parmi ce luxe, d'imaginer seulement ce départ à six heures, l'attente à la gare de l'Est, l'arrivée dans une ville étrangère et surtout «la scène à faire», quel dégoût! Pourtant il y fallait aller. Certes, elle irait. Mais pourquoi gâterait-elle, avec cette perspective d'un lugubre voyage, le beau plaisir d'aujourd'hui?

La Bolivienne projetait dimanche un déjeuner à Versailles. Le grand homme assura qu'il s'était réservé cette journée pour classer des notes, mais il ne résista guère à la pressante et presque tendre invitation de sa voisine:

—Donc, nous nous retrouverons tous dimanche à une heure, au Trianon Palace.

Une voix faible, celle d'Edith, répondit:

—Je crois que je ne suis pas libre.

Mme Tziegel déclara qu'on était toujours libre pour un plaisir: elle se flattait d'avoir décommandé une audience particulière au Vatican... Edith ne répondit rien, hésitante en apparence, au fond, certaine déjà de sa défaite. A la hâte, elle accumulait des raisons; quelle folie de partir sur une lettre, d'obéir à un caprice de cet insupportable garçon, à moins que ce ne fut un de ces tours à quoi il se complaisait; toujours il avait aimé cette sensation de tenir les gens au bout de ses fils et de les manœuvrer à sa guise: «Comme une sotte, j'allais donner encore dans le panneau.» Edith avait le don de ne voir les choses que déformées par ses nécessités du moment; et de même qu'au reçu de la lettre d'Edward, elle n'avait même pas songé à ne pas la prendre au sérieux, parce qu'à cette minute le drame était le bienvenu dans sa pauvre journée de laissée-pour-compte, elle n'y voyait plus qu'une mystification à cet instant où sa nature de soupeuse se dilatait. Si un pressentiment tragique lui serrait le cœur, au lieu de le chasser, elle s'efforçait de l'apprivoiser, de le regarder en face, de se rappeler qu'il faut être dur, ne s'embarrasser d'aucun être, que les autres sont nos jouets éternels. Elle croyait que c'était du Nietzche; toujours la portèrent à philosopher ses excès de champagne.

Edward avait garni de serviettes un lit douteux où il s'étendit. Le ciel pluvieux hâtait la venue du crépuscule. Il écoutait de larges gouttes sur le zinc des toits. Le bruit d'une troupe armée retentit, dans la rue, et il renifla cette odeur de cuir, d'astiquage et d'hommes, l'odeur militaire, il fumait des cigarettes opiacées afin que la fumée lui dérobât l'aspect de cette chambre. On ne viendrait pas. Personne ne viendrait. Il le savait maintenant, sans songer à s'en étonner ni même à le regretter: il avait le sentiment d'habiter un lieu inaccessible qu'aucun humain, désormais, ne pouvait atteindre. Il résolut de s'enfoncer dans les jours finis, de fuir par anticipation la vie au plus épais du passé touffu afin que, lorsque la mort viendrait, il ait fait déjà beaucoup de pas au-devant d'elle. Indifférent à tout, dans l'ombre du tombeau, les souvenirs de sa petite enfance l'aspiraient comme pour un enlisement. Mêlée aux relents des rideaux, de la table de nuit, du seau de toilette, la fumée composait une odeur intolérable. Mais les sensations si puissantes naguère sur Edward, la volonté de mourir l'en délivrait. Être décidé à mourir, c'est d'avance ne plus donner à la vie aucune prise sur nous. Cependant il cherchait dans son passé un coin de fraîcheur, de verdure où reposer ses yeux. Il essayait de fixer une minute heureuse. Il se souvenait de ses amitiés d'adolescent, il cherchait des visages, il s'étonnait de son inlassable bonne volonté à s'émouvoir autour des plus pauvres êtres, des plus vaines femmes. Il ne revenait point de sa toute puissance à transformer, à repétrir, selon son modèle intérieur, ces cœurs sur lesquels il avait jeté son dévolu. Et comme, douloureusement, il avait ensuite défendu contre la réalité ces imaginations que l'être choisi détruisait lui-même! Trop de désenchantements l'avaient durci... Curieusement, il osait regarder en lui à la place de ses vices: il les reconnaissait, il osait les dévisager, et celui-là dont il n'avait pas encore prononcé le nom, et cet autre auquel il n'avait jamais cédé, dont il ne s'était jamais avoué à lui-même la présence: germe enfoui, ignoré de tous et de son propre cœur. Ah! connaissance exacte de soi! Bas fonds tragiquement révélés! Il se rappela que le brusque éclair des confidences avait éclairé, chez des êtres proches, les mêmes abîmes ou d'autres profondeurs plus effrayantes; et c'est pourquoi il ne s'étonnait plus de son indulgence pour toutes les débauches avouées et secrètes. Plus d'hypocrisie maintenant, devant cette nuit épaisse de la mort, au seuil du sommeil sans réveil et de l'anéantissement; il prononça ce dernier mot à mi-voix, il y trouvait un goût délicieux, une sensation de vertigineuse et douce chute.

Edward pensa à des personnes mortes qu'il avait aimées: eût-il été heureux de croire, comme un chrétien, qu'il allait les rejoindre enfin? Non, non: il les avait aimées périssables, sous leur forme périssable, peut-être pour ce qu'il y avait en elles de pire. Et maintenant, il considérait toutes ces vies parallèles à la sienne, et qui s'étaient jetées dans la mort, avaient atteint, avant lui-même, cette plage rongée de néant. Ceux qu'il laissait derrière lui, ah! que lui importait! D'avance, il les imagina vieillissant, grotesques; il s'abandonna, lui qui allait mourir à vingt-six ans, qui était sûr maintenant de mourir à vingt-six ans, à sa haine, à son dégoût de la femme et de l'homme d'âge, l'être à ventre, à crâne nu, la bouche pleine d'odeur de cigare qui en masque une autre, et leur abjecte suffisance, ce contentement de soi des gens arrivés, et leurs yeux où des passions hurlaient la faim maintenant qu'il était trop tard pour les assouvir. La pensée d'Edward alla vers ce Paris qu'il avait tant aimé: il se rappela un soir, au fond d'une baignoire, sa bouche s'appuyait contre une épaule tandis que Nijinski s'envolait par la fenêtre ouverte sur la nuit artificielle. Il revit des bars, chacun avec son atmosphère, son odeur et chacun l'attirait à des heures différentes de la nuit: dans celui-là, tel cocktail était inimitable, et dans cet autre il y avait la présence réelle d'un vice à qui il était consacré. Il se souvint des musiques qui aidaient ses passions à jouir d'elles-mêmes, cet andante de Schubert qu'il exigeait que May lui jouât chaque soir et cette rengaine russe qu'il cherchait de concert en concert. Il évoqua le temps de son ambition juvénile, alors qu'il souhaitait ensemble l'adoration des jeunes gens et des cénacles et aussi l'applaudissement de la foule, toutes les grandeurs de chair: soirs où il périssait de rage à la pensée de ne rien faire pour son avancement. Il eût voulu vivre dans des millions de cœurs. Mais, au service de cet appétit infini, aucun vouloir, et parce qu'il sentait son impuissance à le satisfaire, ce goût du triomphe, qui en aide tant d'autres à vivre, était devenu le complice de toutes ces forces de destruction. Il lui semblait que de se tuer l'aiderait à ne pas mourir dans la mémoire des hommes: «Il faut, ricanaît-il, se suicider pour se survivre.»

La lumière de ce dimanche de juin enveloppe les tables en fleurs du Trianon Palace. L'orchestre joue en sourdine assez pour ne pas couvrir la voix de Gennaro qui récite à mi-voix un poème: comme dans La Cène du Vinci les têtes des apôtres, tous les convives se penchent, attentifs, vers le poète. Edith regarde, par la porte-fenêtre, une avenue majestueuse d'ormes, étrangère à cette joie, occupée à créer les rues de ce Châlons où elle n'est jamais allée, cette chambre d'hôtel qu'elle imagine dans ses plus menus détails et qui ne ressemble à aucune de celles qu'elle a déjà traversées. Elle y voit Edward couché: endormi? malade? comment savoir? Un peu de son amour lui revient, son amour de femme plus âgée, plus forte que le bien-aimé. Elle se souvient qu'elle l'appelait: mon petit: et voilà qu'il criait vers elle, pour ne pas mourir.