Gennaro se tut. Chacun cherchait le mot à dire. Une dame assura que pour un rien elle aurait pleuré. Mme Tziegel se dépêcha de finir sa glace. On s'était mis à table très tard, des domestiques baissèrent les stores. Des autos commençaient de trépider doucement devant le perron de l'hôtel.
Ce n'était plus la peine de partir maintenant, songeait Edith: Edward n'avait-il pas fixé ce dimanche soir comme délai dernier? Mais ne pourrait-elle atteindre Châlons dans la nuit ou, au moins, au petit jour avant qu'il se fût décidé? Si, il était temps encore: on s'accorde toujours le quart d'heure de grâce. Edith jouissait de son angoisse, de cette certitude soudaine de n'être pas un monstre. Il restait encore, dans son assiette, des fraises. Elle se leva, prétexta un rendez-vous urgent, se glissa entre les tables. Elle n'avait pas atteint la porte, qu'on étouffa de rire: Mme Tziegel nota qu'Edith les avait accoutumés à plus de prudence, à mieux cacher son jeu. Il fallait qu'elle fût bien prise, cette fois: qui donc allait-elle rejoindre? On ne court ainsi qu'à un deuxième rendez-vous, quand le premier a dépassé toute attente. Comme Jacques Berbinot, seul, ne riait pas et laissait, lui aussi, ses fraises, chacun sentit qu'il fallait que la conversation changeât.
XVII
D'un sommeil de cauchemar, Claude émergea. Sa cheville lui faisait mal; il brûlait de fièvre. Quelle était cette chambre? Des cœurs dessinés dans les volets clos fusait la lumière d'un matin d'été. Des cris d'hirondelles entouraient cette maison inconnue. Alors, tout à coup, il se rappela ses efforts pour briser la porte que son père avait verrouillée, son évasion par la fenêtre, sa course à minuit sur les toits, et qu'il était descendu au long d'une poutre du hangar mais, se croyant plus rapproché du sol, il avait sauté trop tôt et tomba mal. En dépit de sa cheville foulée, comment put-il se traîner jusqu'à Toulenne? A l'aube, il atteignit les premières maisons et s'arrêta dans une auberge où il n'était pas connu; à peine eut-il la force de commander un bol de café chaud. Il raconta à l'hôtesse que, venu de la campagne pour acheter une vache, il s'était foulé le pied en route; elle lui offrit un lit; le jeune homme résolut de se reposer jusqu'au train du soir. Il n'osa demander le docteur qui connaissait les Favereau et comprima lui-même sa cheville. Vers quatre heures, il s'éveilla, prit un peu de bouillon, et de nouveau l'abattit un lourd sommeil de fièvre. Il perdit conscience du temps. Le soir vint, des rires résonnèrent dans l'estaminet, des billes furent entrechoquées sur le billard. Claude voyait deux bras tendus, une face douloureuse; la tête d'Edward creusait un oreiller; ses cheveux blonds étaient souillés de sang. Claude n'était-il pas dans le train?... Le train l'emportait vers Châlons, le berçait, il pouvait dormir tranquille maintenant.
Éveillé, il s'affola, songeant aux heures perdues. La campagne était pleine de cris de coqs. L'hôtesse, l'ayant entendu geindre, entra avec un bol de café au lait. Claude, hagard, lui demanda:
—Quel jour sommes-nous?
—Eh té! c'est samedi, jour du marché.
Samedi! Il fallait atteindre Châlons, coûte que coûte, le lendemain soir. Claude essaya de se lever: sa cheville allait mieux mais il grelottait de fièvre. Il fit un peu de toilette. L'hôtesse qui allait au marché le prit dans sa carriole et consentit à le déposer devant la gare. Pourvu qu'il n'y trouvai pas son père! Non, Favereau n'était pas là. Mais il fallût parler à la marchande de journaux, serrer la main du contrôleur. Il raconta qu'il allait consulter un médecin de Bordeaux; un employé l'installa dans le wagon: c'était un train omnibus et Claude refit, en sens inverse, le même trajet que l'année dernière. De quel cœur ardent et confiant, alors, il s'en allait vers Lur! Aujourd'hui, il ne regarde pas aux portières.
A Bordeaux, il se traîne jusqu'au guichet, prend son billet, s'installe sur un canapé de la salle d'attente. Il faut rester là plusieurs heures; il n'a pas faim: son corps est brûlant; il a peur de s'évanouir. Puis vient la tentation du sommeil, cet appel irrésistible, ce poids écrasant sur les paupières; il lutte, il dormira dans le train. Pour ne pas succomber, Claude cherche la buvette, demande un verre de rhum qu'ensuite il va vomir aux lieux d'aisances. Des porteurs poussent des chariots, dispersent des groupes de voyageurs. La terre tremble à l'entrée en gare d'un convoi énorme et noir qui s'immobilise; Claude, les coudes aux genoux, tient entre ses deux mains sa tête. Le train de Paris ne fut formé qu'à sept heures. Affalé dans un coin du compartiment, le jeune homme se laissa glisser, s'abandonna, perdit conscience. Des gens montèrent; on déplia des provisions, une odeur de charcuterie et de peau d'orange lui souleva le cœur, l'obligea d'ouvrir la fenêtre. Quelqu'un se plaignit du froid. Les arrêts brusques interrompaient son cauchemar. A Poitiers, deux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul s'assirent en face de lui. Elles l'observaient: la plus âgée lui demanda s'il était souffrant. Les autres voyageurs, qui ne lui avaient prêté aucune attention, s'apitoyèrent. La plus jeune des religieuses avait de l'aspirine dans son cabas et lui en fit absorber deux comprimés; à Saint-Pierre-les-Corps, bien que la buvette fût fermée, elle revint avec une tasse de lait chaud. Claude se sentait moins perdu à l'abri de ces ailes immaculées et s'endormit plus calme.