LETTRE A FRANÇOIS MAURIAC
Vous m'avez demandé, mon cher Mauriac, une préface pour votre conte. Non, vous ai-je répondu, à quoi bon? Un conte se lit, se donne à lire; on le rejette ou l'apprécie, et cela dit tout. Si des considérations critiques l'accompagnent, elles ne pourront qu'encombrer, qu'indisposer le lecteur. Sur moi du moins elles feraient cet effet.
Mais écoutez; puisque vous avez eu cette idée d'une sorte de préliminaire à votre récit, laissez-moi vous faire une proposition: elle est un peu sévère, je crois que vous l'agréerez pourtant.
Nous venons de perdre un ami que nous estimions tous pour son amour des lettres. Il n'avait jamais beaucoup écrit, il écrivait de moins en moins. Mais il lisait de plus en plus, il lisait admirablement. Il avait la sévérité, la bienveillance, les qualités exquises. S'il vivait aujourd'hui, je me ferais une fête de lui porter votre conte et de lui dire: «Lisez cela, Genet, je vous prie; et quand vous l'aurez lu vous m'en direz votre pensée.» De cette pensée, j'ose être sûr.
Vous ne le connaissiez pas. Il était votre aîné, et menait une vie fort discrète. Mais je vous l'ai décrit tout entier en vous le qualifiant d'un mot: il était un lecteur. Un lecteur: il faut sans doute être du métier pour savoir ce que signifie pour l'homme qui écrit le comparse invisible qui va le lire et l'écouter; un lecteur: c'est un peu notre affaire de chercher, de rassembler ici tous ceux de cette race... Là-dessus, et sur Henri Genet lui-même, j'en dirais long, si je ne m'en trouvais par ailleurs dispensé. Tharaud, près de son corps, dans cette chambre studieuse aux murs chargés de livres et décorés d'estampes d'où on allait l'emporter devant nous, Tharaud, son ami de toujours, a dit les meilleures paroles. Je les lui ai demandées, il me les a données. Les voici, vous les lirez.
Je vous demande donc, mon cher Mauriac, que vous me laissiez écrire en tête de ce Cahier le nom d'Henri Genet, lettré parfait, lecteur parfait, ami parfait. Je ne saurais, en vérité, vous mieux témoigner le cas que je fais de votre jeune talent.
DANIEL HALÉVY.