à Madame HENRI GENET.

C'était dimanche soir. Il était en train de lire. Le livre lui tombe des mains. Vous, chère amie, vous accourez, et déjà il n'était plus. Hélas! au long de ces dernières années, que d'amis nous avons vu disparaître, et de quelle mort soudaine! Mais à la guerre, nous étions tous entourés par la mort, quand elle prenait l'un de nous, on s'inclinait sans colère, sans reproche, sans étonnement. Ici, après la tempête, dans la quiétude retrouvée, quand toutes les vies se refont, quand la sienne était si douce, si remplie d'un absolu bonheur près de vous qu'il adorait et qui lui rendiez si bien tout l'amour qu'il avait pour vous, cette irruption du malheur dans la paix de votre maison, cela a quelque chose de révoltant et de sauvage que notre cœur ne peut accepter. Et cependant, quand nous réfléchissons, notre stupeur s'émousse et nous comprenons bien que nous devons l'ajouter, lui aussi, à la longue liste de ces amis si chers que la guerre nous a pris. Il s'est usé dans ces relèves de Verdun, où ses hommes le voyaient tomber deux et trois fois, à bout de force et se relevant toujours avec cette volonté de faire très simplement, mais fermement, ce qu'il devait. Depuis ces mauvais jours, sa santé profondément altérée avait pu nous faire illusion. L'an passé, en Bretagne, son organisme ranimé par le doux air de la Rance, la tendresse et l'amitié, semblait avoir surmonté les maléfices qui nous avaient inquiété. Une occupation de son goût et bien adaptée à son esprit paraissait de nature à compléter sa guérison. Il ne ressentait plus ces malaises qui, un moment, avaient jeté leur ombre sur votre bonheur à tous les deux, et ce retour à la vie l'enchantait. Hier encore, il vous disait, chère amie, que jamais il n'avait pris tant de plaisir à marcher dans Paris, dans l'allégresse de ces beaux froids d'hiver. Il n'y avait là qu'une illusion, une tromperie de la nature pour rendre notre chagrin plus amer. L'usure secrète était trop grande; la guerre n'était pas encore finie; les maléfices continuaient leur travail; et l'autre soir son destin est venu le surprendre dans sa rêverie habituelle, un volume à la main, sous la paisible lumière de sa lampe, dans sa veste de velours, de vieil ami des livres. Je ne sais quoi de mystérieux a posé la main sur son cœur et n'a pas voulu lui permettre de finir la page commencée.

Dans cette chambre qu'il va quitter pour toujours, il est encore au milieu de son petit univers. Voici ses livres que depuis sa jeunesse, depuis que nous nous connaissons, je l'ai vu rassembler, un par un, avec un goût si parfait, et sur lesquels il s'est penché avec une sensibilité exquise. Il a réuni là, pour en faire sa compagnie ordinaire, tout ce que la pensée de notre race a produit de plus délié et de plus vigoureux. Au jour le jour, il lisait les œuvres périssables, incertaines, dont le mérite est difficile à saisir. Il ne les conservait pas toutes; mais si vous regardiez ces rayons, vous seriez frappé de voir avec quelle sûreté et quelle juste divination du talent il a su retenir, dans cette immense production mouvante, ce qu'il y avait de meilleur. Et aujourd'hui, pour lui dire un dernier mot d'amitié, toutes les pensées de ses livres se penchent sur lui, avec nous; nous les sentons qui nous pressent et associent à nos tristesses leur grave musique silencieuse.

Ce qui distinguait notre ami, c'était une modestie excessive. Personne ne s'est plus méfié de lui-même. Que de fois, par exemple, je l'ai poussé à écrire les récits qu'il me faisait de sa vie de collège—une vie de petit pensionnaire, qui sortait rarement, et où son besoin de tendresse ne trouvait guère son compte. C'était des récits étonnants de sensibilité et de grâce, où il faisait surgir, d'une poussière de cour de lycée, tant de vieilles figures, que j'avais connues moi aussi, mais qui s'étaient effacées de mon esprit. Sa mémoire à lui les gardait avec toute la force que donne au souvenir une tendre imagination de petit enfant prisonnier. Sur notre chemin d'écolier, depuis les courants d'air de la porte jusqu'aux salles silencieuses et bien aérées, où glissaient les chaussons des bonnes sœurs, c'était tout un petit monde un peu fêlé par le temps, portant sur lui déjà un parfum d'humanité disparue, qu'il animait d'une verve charmante. Rien qu'en s'écoutant lui-même il eût écrit, j'en suis sûr, quelque chose de comparable, mais dans le registre de la tendresse, enfant de Jules Vallès, qui était un de ses livres de prédilection.

Perdu dans l'admiration des autres, il achevait de laisser tout à fait ce très peu de confiance qu'il s'accordait à lui-même; et quelquefois, surpris de ne sentir en lui que complaisance et générosité pour la pensée d'autrui, il se demandait: Quelle est donc mon utilité? que fais-je ici, et à quoi bon?... Je vais te le dire, cher ami.

Tu remplissais parmi nous un rôle, qui ne peut être tenu que par de rares esprits. Dans un monde tourmenté par le souci quotidien ou la poursuite de très vulgaires plaisirs, tu étais celui qui maintient le goût passionné de la lecture et de la méditation; tu étais celui qui accueille les pensées qui se forment à tous les points de l'horizon; le lecteur inconnu, auquel tout artiste s'adresse; le confident et le soutien de travaux et de rêveries qui, si tu n'existais pas, se renonceraient vite elles-mêmes. Sans le savoir, seul dans ta chambre, ton émotion ou ton sourire ont rassuré mainte inquiétude. S'il n'y avait pas des esprits comme le tien, il n'y aurait bientôt plus de littérature véritable. On n'écrirait que pour la rue, et l'art n'est fait, en vérité, que pour l'étroit espace d'une chambre fermée, où règne un homme comme toi.

Ah! comme tu avais tort, cher ami, de te désespérer parfois! Ton rôle magnifique, tu ne le voyais pas. C'était d'entretenir, par mille voies que nous ne pouvons discerner, des enthousiasmes qui, autrement, finiraient par mourir dans un silence glacé.

Pour nous, tes vieux amis, nous n'avons guère écrit de pages sans avoir pensé à toi. Dans tous les endroits du monde où nous sommes passés, l'idée de t'amuser un jour du spectacle de notre plaisir nous a toujours accompagnés. Et quand nous songions à Paris, c'était très vite ton visage, si loyal et si fin, qui nous apparaissait. Qu'est-ce que Paris, de loin? Quelques esprits, quelques clous d'or sur une poussière lumineuse. Tu étais un de ces clous d'or auxquels nous suspendions nos rêves. Toi, le moins assuré, plus défiant des hommes pour toi-même, tu avais le secret de nous donner confiance en nous.

Ma chère Hélène, que de soirées vous avez passées dans cette pièce à écouter Henri vous lire les livres qu'il aimait, sa belle voix et le sentiment si juste qu'il avait de toutes les nuances d'un texte. Lire une belle chose à voix basse, pour lui ce n'était pas assez. Un mot n'était un mot que lorsqu'il faisait vibrer dans l'air son timbre musical, et que vous l'enrichissiez, au passage, de votre émotion féminine. Hélas! nous ne verrons plus les mots et les pensées se former sur ses lèvres, qui, plus encore que ses yeux, étaient l'expression de son visage. Il y a un triste bonheur à regarder jusqu'au fond de son chagrin.

L'heure est venue maintenant d'accompagner notre ami jusqu'à ce beau jardin funèbre, qu'il a toujours beaucoup aimé. Bien des fois, dans le temps où nous habitions ensemble le haut quartier de Montrouge, nous nous sommes penchés avec lui pour regarder, à la fenêtre, le grand espace de pierres et de verdures qui s'étendait sous nos yeux. Au milieu des hauts immeubles qui l'enveloppent de toutes parts, nous saisissions d'un regard sans tristesse ce grand lieu calme, blanc et vert, qui à certains jours et sous certaines lumières prenait un si bel air oriental. Henri l'aimait, et très souvent il en faisait sa promenade. Romantique passant, comme on n'en voit plus guère, où allait-il, parmi la foule des tombes inconnues, avec ce bouquet de deux sous, acheté à la petite marchande? Il allait, suivant son humeur et la couleur du temps, chez Baudelaire ou chez Sainte-Beuve, pour leur offrir la fleur de poésie. Touchante offrande, geste antique qu'il accomplissait avec un sourire des lèvres et tout le sérieux de son cœur.