«Comme il m'observait!» se dit-il.
Un autobus monstrueux remplit à ce moment la rue des Saint-Pères d'un fracas de ferrailles. Jean-Paul ferma les yeux.
VI
Vincent Hiéron, le regard perdu, suivait la rue Barbet-de-Jouy. Des serviteurs, graves et bien nourris, s'employaient à faire luire le cuivre des sonnettes. Deux dames vêtues de noir, un lourd missel dans la main, gardaient encore sur leur visage poli et blanc un reflet de joie et d'extase mystique—et souriaient, songeant peut-être au chocolat et au pain grillé qu'on mange plus tard, avec plus d'appétit, les matins de communion... Un coupé profond et bas attendait devant une porte cochère et le jeune valet de pied, encore congestionné par le sommeil, les lèvres luisantes d'un déjeuner à la fourchette, eut un regard de mépris pour Vincent, dont le pardessus fatigué et la cravate lavallière, sans doute, ne lui agréaient point...
Mais Vincent était insensible à cette atmosphère de luxe paisible, catholique et fermé. Rue de Babylone, il franchit le seuil d'une maison neuve, surchargée de motifs ornementaux selon le goût des entrepreneurs modernes. Sur le balcon, au premier, on lisait en lettres énormes: Amour et Foi. Des jeunes gens entraient et sortaient avec des airs affairés de fourmis. Vincent Hiéron traversa le vestibule tapissé d'affiches rouges et de proclamations. Des adolescents lui prirent la main au passage. Quelques-uns l'appelèrent par son petit nom. Ils mirent dans ce «Vincent» une tendresse à la fois respectueuse et familière.
Mais il les salua d'un geste bref et s'engagea dans l'escalier. Sur le premier palier, il souleva une portière. La pièce était basse et sans fenêtre. Un poing de bronze, qui semblait jaillir du mur, tenait un flambeau d'où tombait la lumière électrique. Contre la tapisserie de soie feuille-morte, le masque de Pascal se détachait au-dessous d'un étroit christ janséniste. Vincent souleva encore une portière et pénétra dans le bureau où Jérôme l'attendait.
Il était seul, debout, le front collé contre la vitre, les poings enfoncés dans les poches d'un veston déformé et taché. Ceux qui l'aimaient ne voyaient pas sa cravate mal nouée, ses cheveux en désordre, cette bouche commune dans la face lourde, le cou énorme, les joues flasques et toujours mal rasées; ils ne voyaient que ses yeux admirables, un regard perdu, un regard qui atteignait les âmes et de belles mains longues et fines qui, dans un geste habituel, allaient sans cesse vers les mains de l'homme à conquérir, et, crispées, les retenaient d'une étreinte impérieuse... Il se retourna et sourit.
—Tu viens, mon Vincent, au moment où je suis triste, où je désirais ta présence.
Vincent rougit de plaisir ... il était de ceux que cette voix émouvait chaque jour comme une joie nouvelle...