—Tant pis: je veux autour de moi des tempéraments qui me servent, non des personnalités qui me résistent... A bientôt, mon vieux. Si tu vois quelqu'un à ma porte, dis-lui que je ne reçois plus.

Vincent prit congé. Sous le masque de Pascal, un adolescent attendait.

—Jérôme est fatigué et ne peut recevoir, dit Vincent, très doucement.

Une douleur passa dans les yeux meurtris du jeune homme. Il avait goûté la joie d'être pendant quelques jours le disciple préféré... Il s'effaça devant Vincent, le front dur, sans même saluer.

«Ah! pauvre petit! songeait Vincent dans l'escalier, pourquoi m'en vouloir? Ne serai-je pas un jour comme toi?... Mais il y a quelqu'un qui est plus grand que cet homme, et pour qui je me suis moins sacrifié et Celui-là m'aimera éternellement.»

Alors Vincent, élevant son esprit vers le seul maître qui ne déçoive pas, dans la rue bruyante et claire, au milieu de la cohue, murmurait: «Il pensait à moi dans son agonie; Il a versé telle goutte de sang, pour moi...»

Jérôme pourtant, quand il fut seul, baissa les stores, se mit à genoux sur le tapis et, la tête dans ses mains, pria. Les souvenirs s'éveillaient en lui, évoqués par Vincent. Il eut peur: comme les temps lui semblaient loin, où il allait, suivi de quelques adolescents, à la recherche du Royaume de Dieu et de sa justice!...

Aujourd'hui, de tous côtés, il subit des attaques. Et les pires injures, les plus basses calomnies lui viennent de chrétiens baptisés comme lui et professant la même foi; les hommes l'ont abandonné. Ils le laissent seul en face de son idéal, entouré seulement d'une jeunesse trop passionnée, de qui les adorations lui sont des causes d'orgueil...

Il se mit donc à genoux et pria. Dès le collège, Jérôme s'était dégagé de toutes les formules. Il parlait à Dieu comme un ami parle à son ami. Mais il avait trop de lecture et offrait souvent au Père Céleste, en guise d'oraison, des réminiscences d'Ibsen et de Tolstoï. Souvent même, au milieu d'une prière, il se sentait bouleversé par un cri qui lui montait aux lèvres; il le notait alors, et ce cri répété à la fin d'une conférence, avec le frémissement de voix voulu, touchait une âme...

—Est-il vrai, Père, que je ne cherche plus votre Royaume? Est-ce uniquement pour ma gloire que je fais rêver, s'exalter, souffrir tant de jeunes cœurs?