XV

Deux heures après, dans sa chambre, Jean-Paul laissait tomber les stores. Les camarades l'avaient injurié avec une grossièreté inouïe. Le Maître l'avait stupéfait par sa naïve perfidie. Mais que lui importait au fond? Le jeune homme ne se révolte pas contre Jérôme Servet; il pardonne tout à ce conquérant magnifique des âmes. Ce qu'à cette heure il revoit, c'est Vincent Hiéron tambourinant, avec ses doigts, contre la vitre, gardant un silence lâche...

Jean-Paul essuya ses yeux et se recueillit. Les pauvres bruits de la vie quotidienne vinrent mourir dans la chambre où il étouffait. Des portes se fermaient, un enfant s'appliquait à des gammes. Personne au monde ne songeait à sa peine. Dans cette journée pesante et molle, il se sentit seul, seul à jamais, sans but, sans foi, sans amour...

Il appela des souvenirs à son secours. Mais d'abord le passé lui parut vide aussi, et le sourire étroit de Marthe, qu'il y voyait, ne le consola pas. Il éprouva comme un vertige devant l'abîme de sa solitude et désira mourir.

Il y avait sur la table une croix de métal. Vainement Jean-Paul essaya de prier. Par une habitude ancienne d'écolier il ouvrit l'Évangile au hasard—et lut un passage sans aucun lien avec sa situation présente. A ce petit fait, il attacha une importance extraordinaire, et, regardant la croix, le petit livre, il murmura: «Serait-ce une immense duperie?»

Ce blasphème suscita dans son cœur une protestation passionnée. Il eut conscience qu'au moindre appel Celui qu'il trahissait à chaque minute de sa vie lui aurait ouvert les bras. Il fut tenté de s'agenouiller, de s'abandonner à l'Être Infini dont l'amour lui demeurait une certitude ineffable, plus forte que tous ses doutes et toutes ses négations.

Mais Jean-Paul souhaitait ne pas voir et ne pas entendre. Et parce qu'elle dédaignait d'être consolée, le Consolateur s'éloigna de cette âme qui ne voulait pas de miséricorde.

Des sonneries de tram électrique vibraient incessamment dans le silence de la rue provinciale. Chaque objet de cette chambre d'hôtel paraissait à Jean-Paul étranger et hostile. Puis ce fut le crépuscule. Une sirène pleurait à travers les brumes du port.

Le jeune homme allumait sans cesse de fines cigarettes à bout d'or. Des lacs de fumées demeuraient immobiles et la même odeur flotta qu'à la campagne, le soir, quand les paysans font brûler des herbes...

Une tristesse paisible, un calme désespéré régnaient sur le cœur de Jean-Paul. Il voyait en face de lui la porte, dont les peintures étaient de trois tons différents; il se souvint d'un jour où Georges Élie la ferma si brusquement.