—Pauvre petit, murmura-t-il, comment t'en voudrais-je d'avoir souhaité mettre l'infini dans une amitié—moi qui, au collège, ai connu des soirs pesants et lents à mourir, où l'on pleure sans cause, où le cœur s'éveille? Comme toi, je tournais vers un ami choisi entre tous l'inapaisable désir de m'attacher qui venait de naître en moi, pour ne plus mourir.
Jean-Paul se rappelle que, le samedi soir, après la confession, ils pouvaient se rejoindre dans la cour solitaire. Des moineaux piaillaient autour des miettes du goûter. Et sur le gravier luisaient les papiers argentés qui enveloppent les rais de chocolat.
Dans la pure ignorance de leur cœur, ils s'exaltaient avec des mots candides et passionnés: «Nous ferons demain la communion l'un pour l'autre,» disait Jean-Paul. Ils échangeaient des gravures.
L'été, lorsque les derniers externes étaient partis, les pensionnaires avaient une récréation, avant la prière du soir. L'ami de Jean-Paul lui disait: «Montre-moi l'Arcture. Je ne peux jamais voir la petite Ourse... N'est-ce pas Cassiopée?» Il voulait être missionnaire et lisait les Annales de la propagation de la foi: «Nous irons dans des pirogues, sur les grands lacs...—Mais non, disait Jean-Paul, je dois être un grand poète, publier un livre comme le Génie du Christianisme qui convertira la France et puis, je veux me marier, avoir des enfants...» Alors son ami répondait en rougissant beaucoup: «Ne tenons pas de conversations légères...»
Lentement la vision disparut... Jean-Paul prit conscience brusquement du pauvre cœur dévasté qu'il portait en lui, ce soir. Mais n'est-ce pas à ces heures-là que le passé chante indéfiniment comme les flots d'une mer calme? Le cœur vaincu et qui ne voit plus à son horizon aucune lumière revient vers les plages délaissées, où, un à un, comme des étoiles au crépuscule, les souvenirs se lèvent et luisent.
D'ailleurs, dans la maison silencieuse, on joue, au piano, une musique à peine distincte. Elle vient en aide à Jean-Paul. Les cheveux soyeux du petit garçon, son profil mince, s'évanouissent et c'est Marthe qu'il revoit en catogan, si frêle et si fine. A cette époque, le petit Jean-Paul n'avait pas encore ces soucis d'analyse, cet esprit critique toujours en éveil, qui tue en lui tous les amours, toutes les amitiés.
Pendant les chaudes grandes vacances, il répondit à peine aux lettres tristes de son ami. On jouait «par camp» au croquet avec Marthe et deux autres jeunes filles. Les vêpres tintaient dans les brûlantes après-midi de dimanche, on se disputait... Les bordures d'arbres faisaient, au ras des prairies, de grandes ombres veloutées...
Il se souvient d'une des jeunes filles qu'il aima presque à la fin de ces vacances, et qui est morte depuis. Elle apprit à Jean-Paul le tennis. Il se plaisait à jouer devant elles en fines chemises molles, les poignets relevés... Elle lui disait: «Vous avez des bras de fille...—Et vous, de garçon,», répondait Jean-Paul, honteux d'être toujours battu. Il la revoit en costume de piqué blanc, musclée et svelte. Il entend ses éclats de rire, ses mots à double sens, très perfides, ou très naïfs, qui le faisaient rougir, l'obsédaient et, la nuit, l'empêchaient de dormir...
Il y a deux ans, Jean-Paul a revu pour la dernière fois la joueuse de tennis: on avait tiré sur le perron son étroit lit de fer, et pourtant elle respirait à peine. Ses cheveux étaient collés sur son front terreux. Son père disait: «Éloignez-vous un peu, vous aller la «frapper». Elle vous suivait longtemps d'un regard ... qui savait, peut-être?
Jean-Paul se rappelle que la mère, dans le vestibule, l'embrassa en pleurant et lui dit: «elle vous aimait bien...»