Au crépuscule, dans les fins d'orage et des fraîcheurs de pluie tombée; Jean-Paul faisait seul «la promenade du soleil couchant»: ils appelaient ainsi la longue avenue qui va parmi les landes, vers l'ouest.
Comme il se sentait misérable, alors! Il songeait à un enfant de dix-huit ans rencontré un soir chez quelque ami et qui buvait de l'absinthe parce qu'il avait lu que c'est un poison. Et cet enfant lui disait: «Quand on a trouvé la dernière sensation qui puisse donner une joie, il faut mourir.» La musique, son unique bonheur, l'attirait aux dernières limites du désespoir—éveillait en lui un désir plus aigu de fermer pour toujours les yeux...
Ah! se disait Jean-Paul, que répondre à cette jeune âme dévastée? Que sont, en dehors de Dieu, tous les petits dieux dont on s'embarrasse: la tradition, la famille, la race, les morts...?
Chaque soir, l'automobile ramène Jean-Paul chez son père. Il trouve une joie à se sentir emporté dans la nuit sur les routes solitaires. Des métairies accroupies fument doucement. Une lumière tremble dans l'encadrement d'une fenêtre. Le clair de lune baigne l'humble toit penché, le four à pain, l'étable, le puits... Un coq se réveille parfois et, trompé par le ciel lumineux, chante.—Et Jean-Paul se rappelle cette même route à cette même heure, quand, petit garçon aux yeux pleins de sommeil, il rêvassait dans la Victoria... Comme ce soir la lune le poursuivait d'arbre en arbre jusqu'à la maison; le ciel, liquide et clair, coulait entre les tiges noires des grands pins. «A cet endroit, lui disait son père, ta grand'mère fut poursuivie par les loups.» Il reconnaît les parfums entêtants des acacias, le tiède relent des étables...
Jean-Paul évoque «la vie de Paris» que désespérément il veut mener. Il est stupéfait de découvrir en son cœur la sourde volonté de s'avilir...
L'automobile grince sur le gravier de l'allée. La lampe de la salle à billard éclaire brutalement le perron, où, dans un fauteuil d'osier, M. Bertrand Johanet fume sa pipe...
Il convient que le père et le fils restent quelques instants ensemble. M. Johanet énonce des faits précis: on lui offre tel prix du bois d'Ousilanne; son berger du Prat n'est pas content des soixante francs qu'il reçoit annuellement ... les idées mauvaises envahissent les campagnes.
La cuisinière Martine lui apporte son «grog»—il y ajoute du rhum.
—Tu n'en prends pas, Jean-Paul? Rien n'est meilleur pour l'estomac... Ah! «mon drôle», j'oubliais, il y a une lettre pour toi...
Il annonce cela, joyeusement: cette bienheureuse lettre va le dispenser de causer. Et de nouveau, il fume, il boit, comme, à deux cents mètres de là, ses bœufs paisibles ruminent...