Jean-Paul reconnaît l'écriture de Vincent Hiéron. Il lit:

«Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir ... je croyais te sacrifier à la cause ... il m'apparaît aujourd'hui que je fus vainement cruel... Mais je te sais d'âme si douce et si peu rancunière que, dans ma grande peine, je pense à toi: depuis ton départ, Jérôme Servet me suspecte. Il écoute contre moi de faux rapports. Le petit Georges Élie, que Jérôme amène à Paris pour l'employer au journal Amour et foi—(il déracine sans scrupule une foule de pauvres âmes provinciales)—le petit Georges Élie m'a dit l'autre soir: «ton règne est passé». Ah! quelle tristesse de voir l'union Amour et foi devenir une cour pleine d'intrigues, de jalousies, de cabales... Mais il n'y a dans mon cœur, Jean-Paul, aucun ressentiment contre cet homme car il m'a enfanté à la vraie vie.»


XIX

La lampe que Jean-Paul vient d'allumer attire les papillons de nuit. Il considère un instant, par la fenêtre, un carré de ciel nocturne, laiteux, sans reflet, comme une opale quand elle meurt. Les étoiles qu'il n'avait pas vues d'abord jaillissent de l'infini et devant ces innombrables regards, le cri de Jules Laforgue lui monte aux lèvres: étoiles, vous êtes à faire peur... Puis, Jean-Paul relit une fois encore la lettre de son ami et lui répond:

«Je me retrouve dans ma chambre d'enfant—une chambre adoucie et comme ennoblie par le soir qui enveloppe ses banalités et ses laideurs. La lampe éclaire intimement. Il me semble entendre, dans le corridor, jouer le petit garçon que je fus. Mon cher Vincent, ne regrette rien: de moi-même, j'aurais quitté l'Union Amour et foi.

«J'ai cru pouvoir y anéantir le passé. Mais je l'ai retrouvé, le Jean-Paul d'autrefois, incapable de partager les enthousiasmes que vous lui voulûtes imposer... Que veux-tu? certains naissent avec le tourment de faire du bien à leurs frères—d'autres avec le goût de délicieusement s'intéresser aux âmes... Les premiers ont la mentalité héroïque; les autres doivent renoncer à tout apostolat—comme je m'y résous...

«Est-ce ma faute si les hommes sont sur la terre pour mes délices et non pour mon tourment?

«Malgré tout, l'Union Amour et foi a comme rafraîchi mon âme, qui a, autant qu'autrefois, confiance dans les vieilles formules de sa prière du soir ... elle est demeurée une âme «liturgique»... Chacune des grandes fêtes religieuses l'élève au-dessus de l'abîme où gisent ses pauvres désirs et ses mauvais rêves... A ces dates-là, une bonté invisible et fidèle se penche sur ma destinée. Une foule d'aspirations confuses, que je croyais mortes depuis longtemps, font en moi un bruissement de ruche.—Peut-être vais-je demeurer un jour sous l'influence de ce mystère adorable?

«A cette heure, mon ami, je retrouve seulement les années grises de mon adolescence. Je suis sans but, sans joie et sans grande souffrance. Dans une acceptation humble de la vie, je me résigne à causer inlassablement avec la fidèle médiocrité qui me suit pas à pas...