«Pourquoi essayerais-je de me refaire une vie intellectuelle? Cet effort, que souvent j'ai tenté, est demeuré stérile. Car il ne résulte pas d'un besoin profond de mon âme: ce n'est pas une féconde inquiétude qui me jette à la recherche de la vérité. Hélas! est-ce même une intelligente curiosité? J'y découvre plutôt le désir de hausser mon pauvre entendement au niveau de celui de tel camarade mieux doué...
«Ah! je vois clairement ma médiocrité. Mais qu'elle me coûte cher, cette supériorité que j'ai sur le troupeau! Tous les livres que je lis, toutes les musiques et tous les tableaux qui m'émeuvent sont autant de rappels brutaux à mon universelle incompétence.
«Je m'intéresse aux âmes ... mais les âmes plaisantes se font rares. La plupart m'apparaissent comme les insignifiantes silhouettes qui s'agitent sur une scène de music-hall, en faisant se taire l'orchestre, pour qu'on comprenne que c'est difficile... Je suis un collectionneur exigeant et qu'embarrasse l'esprit critique. Mais si cet esprit critique est suffisant pour gâter l'univers où je me crispe, il est trop faible pour étouffer cette pauvre voix qui déjà pleurait en moi, au collège, dans le jour tombant des récréations de quatre heures:
«A l'instant où l'on a, comme moi, perdu sa raison d'exister, la vie devient une chose très compliquée—surtout si l'on est sans goût pour les divertissements. Ni les cartes, ni le billard, ni le tennis ne me peuvent secourir. J'apprécie les choses sucrées et quelques lectures, mais mon estomac est victime du premier de ces goûts—et j'ai lu et relu tout ce dont je suis capable de m'émouvoir encore.
«Je n'ai plus d'amis... Que sont devenus ceux que j'aimais autrefois au temps de mon adolescence amère et passionnée? Aujourd'hui ceux que je croise sur mon chemin passent au large, à cause qu'ils ont peur de mon sourire... Mais dans cette âme qui se confie à toi, Vincent, notre amitié demeure toujours vivante au milieu des rêves abandonnés et des illusions mortes.»
Jean-Paul s'arrêta d'écrire. L'herbe mouillée des jardins endormis, les acacias neigeux, les roses du balcon, les résines de la forêt composaient un parfum inouï et si troublant qu'il ferma les yeux. «Ce n'est pas vrai, Vincent, dit-il, je ne me confie pas—et tu ne sais pas tout. Tu ne sais pas mon désespoir ni vers quelles joies je tends désormais les mains.»
XX
Les vacances finissaient. Les grands vents d'équinoxe se lamentaient à travers les pins indéfiniment et sur les vagues fauves des fougères. Les premiers vols des ramiers précurseurs des palombes rayaient le ciel pâle.
Sur les champs dénudés, c'était l'époque des semailles et les tournoiements d'alouettes. Jean-Paul s'attardait dans ces brumes reconnues: un fantôme le retenait au seuil des troubles expériences qu'il voulait tenter...