Tu vins vers lui, petit garçon pâle qu'il avait été dans des années déjà lointaines. Tu levas vers lui tes yeux candides qui ne reflétèrent jamais que le ciel. Tu joignis tes mains d'écolier, tes mains brunes, un peu tachées d'encre, et peut-être lui dis-tu ces vieux cantiques des veilles de quinze août, chantés jadis avec Marthe, devant le ciel nocturne, à l'époque des étoiles filantes... Dieu de paix et d'amour, lumière de lumière. Ta grand'mère vivait encore dans ce temps-là—vieille dame un peu forte et qui était une personne pieuse—tu t'agenouillais près d'elle, petit garçon. Les perles de jais qui ornaient son corsage te meurtrissaient le front. Un camée d'améthyste ornait son cou et tu pensais de ce précieux et antique bijou qu'il avait l'air d'être bon à manger... Puis tu demandais pardon au bon Dieu de cette distraction. Tes yeux se levaient vers les mondes multipliés. Tu songeais que le créateur de cet univers descendrait le lendemain matin dans ton cœur d'enfant et cela te paraissait divinement naturel. Et comme tu avais encore ta voix de soprano, petit soliste du collège, tu chantais avec Marthe les cantiques de votre première communion, ceux que vous ne pouviez entendre sans pleurer: Tabernacle redoutable... Le ciel a visité la terre...
Jean-Paul veut fuir ces souvenirs redoutés et adorés. Mais ils le surprennent à chaque heure de la journée. Les angelus ont la même voix qu'au temps de son enfance, dans des crépuscules pareils... Les dernières langueurs de septembre finissant éveillent chez le jeune homme comme chez l'enfant l'angoisse de la rentrée—l'effroi au seuil de la vie inconnue...
XXI
Jean-Paul débarque au quai d'Orsay. Il y a, dans la rue, sous un ciel lourd et mou, l'effarement habituel de la rentrée. Le jeune homme s'aperçoit que Paris est plongé dans la nuit: les ouvriers électriciens sont en grève. Jean-Paul les remercie dans son cœur de ce que, par eux, la ville s'harmonise avec son présent état d'âme.
Une foule de lanternes vénitiennes dansent, éclairant des figures de bas en haut, verdissant des mentons et des lèvres. Jean-Paul, dans sa voiture, songe qu'il devra renouer avec Lulu, cette plate nullité qu'il avait un jour stupéfait de sa grandiloquence. «Ce me sera, songe-t-il, un merveilleux professeur d'abrutissement;—par cet imbécile, j'atteindrai à m'avilir.»
Dans une salle étroite et basse, des tziganes jouent frénétiquement une musique sauvage. Des messieurs en habit poussent des cris, cependant qu'un danseur, plus apache que nature, s'applique à la valse chaloupée et fait le moulinet avec le corps inerte et souple de la danseuse...
Quatre garçons se précipitent sur Jean-Paul et sur Lulu, les dépouillent de leurs pelisses et leur montrent une carte où la plus infâme tisane est cotée un louis.
—Tu payes le champagne, dis?