Le petit jour livide et le vent plus froid entrèrent dans la chambre. Jean-Paul ferma la fenêtre. Son enthousiasme peu à peu tombait. Mais il atteignait encore à s'exalter, disant dans son cœur: «Mon Dieu, voudriez-vous que je revête la soutane élimée, luisante, pauvre, de ceux qu'on voit s'épuiser à votre service dans des faubourgs? Voudriez-vous que, dans une trappe, je m'immole silencieusement pour les péchés du monde—pour les miens?»
Jean-Paul s'arrêta. Il n'éprouvait plus d'émotion mais seulement une grande lassitude. Le sommeil ne venait pas. «Je me lèverai, songea-t-il, et j'irai vers mon Père; parce que ma ferveur est tombée, je dois me consacrer à des pratiques pieuses, «incliner l'automate» et Dieu me parlera...»
Un regard, un sourire flottèrent dans sa mémoire. Celle qui l'aimait d'un amour si timide, si lointain, si humble, celle qui ne demandait rien que de le servir, celle de qui la douce raison lui fut souvent une lumière, Marthe, passa et repassa dans les songes qui bercèrent son demi-sommeil.—«Triste âme, se dit-il, moins bonne de m'avoir aimé... Quelle pauvre lettre fiévreuse elle m'écrivit. De toute la littérature, si méprisée jadis, cette petite fille attise son amour...—Je ne laisse derrière moi que des ruines...» Marthe, Georges Élie, ces deux noms l'obsédaient. Il voyait ces deux visages qu'il avait faits douloureux, ces yeux noyés de pleurs à cause de lui.
«J'ai joué avec leurs âmes! J'ai joué avec leurs âmes! Seigneur, c'est le crime que vous ne pardonnez pas...» Il se rappela cette parole du Sermon sur la montagne: Si vous aimez ceux qui vous aiment quel gré vous en saura-t-on? Car les païens aussi aiment ceux qui les aiment.
«Seigneur, de cela même je n'ai pas été capable. Je n'ai pas aimé ceux qui m'aimaient...» Jean-Paul pleurait doucement, la tête dans son oreiller. L'orage crevait sur la terre aride et sèche. Un désir passionné de se donner, d'aimer sans espoir de retour le posséda.
Sept heures sonnèrent. Il se leva à la hâte et courut à Saint-François-Xavier. Dans la nuit d'un confessionnal, il jeta toutes ses faiblesses. Il heurta le bois vernis de son front pénitent. Il se releva plus calme—à peine troublé de délicats scrupules, à cause de péchés mal précisés. De vieilles femmes à bonnet noir se groupaient autour d'un autel où la messe commençait; des servantes disaient goulûment leur chapelet, des dames au visage blanc uni, reposé, tiraient d'un geste lent leurs gants de filoselle. Sordide et grise, une loueuse de chaises se détacha d'un pilier et la monnaie de billon tinta...
XXVI
M. Bertrand Johanet attend comme une de ses grandes joies quotidiennes le bol de café au lait, le pain noir beurré et salé. L'averse ruisselle contre les vitres; les arbres sont dans la brume des silhouettes à peine indiquées. Martine va et vient, effarée, à travers la cuisine. Un foulard noir cache ses cheveux. Elle n'a plus de dents; un petit nez busqué entre deux yeux ronds lui donne l'air des vieilles poules. Elle répand une odeur fade, l'odeur qu'ont les assiettes où l'on a mangé des œufs et du poisson. Elle est fière d'être née sur la propriété, et vénère M. Johanet parce qu'il est riche. Martine sait qu'une table abondamment servie est le signe extérieur de la richesse: elle se souvient de l'année et du jour où ses poulets de grains ne furent pas assez cuits, où elle oublia de flamber ses palombes. «Comme vous devez aimer ces landes où vous avez toujours vécu», lui disait Marthe quelquefois. «Que oui! répondait-elle, surtout que le bois, aujourd'hui, vaut tant d'argent...»
Une chienne et deux chiens dorment en rond, aussi près que possible du feu. Il y a sur la table une bécasse que M. Johanet vient de tuer. Il raconte sa chasse, lentement, avec des détails: