Le troisième jour, la Providence voulut que l'incommodité d'un rhume de cerveau empêchât le prédicateur de continuer ses instructions. Il fut remplacé par un Père dont l'éloquence dépouillée et simple toucha profondément ces jeunes âmes attentives. Les lettres de Jean-Paul devinrent graves:

«Ma chère petite amie, l'étonnante expérience que ces journées vécues dans le silence d'une maison étrangère avec seulement, par intervalles, une voix de prêtre qui brutalement me jette en face de ma destinée!—Tout bruit cessant, comme une vallée où le brouillard se déchire, l'âme se dégage peu à peu et les actes accomplis émergent des profondeurs. Toute la misère se découvre, que je portais en moi partout, sans inquiétude. Ah! ce n'est pas trop d'un Dieu pour nous racheter, car, malgré nos larmes, les actes commis ne peuvent pas ne pas l'avoir été, et leurs conséquences néfastes s'enchaînent logiquement ... contre elles, que ferons-nous? Seul, Dieu peut intervenir. A cause de cela, prions plus longtemps.»

Chaque jour, Jean-Paul apprit à se connaître mieux et il eut peur de lui-même. Il écrivait:

«Marthe, j'ai eu cette fausse justice de Pilate, dont il est parlé dans Pascal. Je ne me suis pas déclaré contre Dieu, mais les incrédules, voyant des chrétiens tels que moi, ont pu avoir une médiocre idée de cette religion qui produit de si misérables disciples! Je n'ai jamais pratiqué d'autre doctrine que celle du paganisme. Riche, je fus le mauvais riche, vivant loin de ses frères, au milieu d'un luxe abondant et facile. Intelligent, je me suis appliqué aux seuls travaux me plaisant, avec nul autre souci que de m'y plaire. Ami, je n'ai considéré mes amis que pour ma joie: ce furent des objets à mon usage—ces âmes immortelles que j'aurais pu sauver! Ainsi ma vie n'est qu'une hypocrisie soutenue. Car j'ai même évité la punition qui s'attache au péché: le mépris. Je suis estimé, peut-être imité, admiré, aimé! Je poursuis une œuvre de mort en moi, autour de moi. Et seule, telle petite âme me juge, dans le désarroi de sa conscience, d'après le mal que mon passage a laissé en elle...»

Puis cette terreur s'apaisa: Jean-Paul, au milieu des parterres éclatants de jacinthes, connut cette paix que le Maître promet à ceux qui l'aiment: «Marthe, cela devient une douceur, ce règlement qui, heure par heure, m'assujettit à quelque méditation, ce mécanisme qui fatalement me mène de bonnes œuvres en œuvres pies...»

Jean-Paul s'étonnait du plaisir qu'il trouvait dans cette correspondance. Il se surprit, un soir, embrassant la photographie de Marthe. A genoux devant la fenêtre ouverte qui découpait un pan du ciel où le clair de lune ruisselait, il se sentit, en dépit de sa misère, un enfant privilégié et connut que pour lui, la grâce divine prenait la forme d'un amour humain.


XXIX

Dans le merveilleux printemps, il alla vivre à Versailles, chez Vincent Hiéron.

Dès le matin, il gagnait seul le grand Trianon. Débarrassé enfin de ses portes-fenêtres et de ses volets, le péristyle attendait, semblait-il, les apprêts de quelque noble fête. Jean-Paul évoquait dans ce cadre et cette lumière les brocarts somptueux des maîtres vénitiens; sur les marches, les joueurs d'instruments, les grands lévriers, des pages accroupis jetant les dés.