Mais comme Jean-Paul aimait la bénédiction de chaque soir!... De toute cette jeunesse prosternée, montent l'O Salutaris, le Tantum ergo, qu'il n'entend jamais sans se rappeler le collège clair et la chapelle odorante. Un jeune homme balance l'encensoir dont la fumée noie l'autel où des flammes de bougie sont immobiles...
Puis devant cette Présence infinie on récite simplement la prière du soir. Jean-Paul écoute chacune de ces formules qui viennent du lointain de son enfance: Dans l'incertitude où je suis si la mort ne me surprendra pas cette nuit, je vous recommande mon âme, ô mon Dieu... Comme son cœur d'enfant se serrait jadis devant le mystère de la mort, ainsi évoquée!
Maison d'Or, Arche d'alliance, Porte du ciel, Étoile du matin, pures invocations d'une âme en état de grâce, qui montaient vers les pieds fleuris de roses et le sourire de la Vierge, une voix d'adolescent les redit aujourd'hui. Jean-Paul se rappelle ses somnolences au long des premières oraisons, sa joie quand il se réveillait après les litanies—les quelques secondes silencieuses pendant lesquelles on faisait semblant d'examiner sa conscience...
Comme Jean-Paul disait à Vincent ses impressions, celui-ci s'indigna avec une éloquence de prédicant.
—Des émotions les plus pures, Jean-Paul, tu fais de la volupté. Ah! dilettante qui ne veux pas choisir! Tu as voulu vivre mille vies, ne négliger aucune source d'enthousiasme et d'exaltation. Catholique, tu es arrivé au milieu d'une société paienne et, t'asseyant au banquet où l'on goûte les voluptés du monde, tu as prétendu garder, cependant, l'héritage sacré de ton enfance chrétienne... Mais on ne peut servir deux maîtres, n'est-ce pas cette vérité qui te meurtrit aujourd'hui? Tu ne peux lui échapper, elle te tient prisonnier...
Le premier soir, dans sa cellule, Jean-Paul se disait:
«Résigne-toi à n'être pas du monde, à ce que le monde ne te connaisse pas ... tu as choisi.»
Alors il ouvrit la fenêtre. Paris dormait au loin dans ses fumées. De la maison voisine s'élevait une voix de contralto. Jean-Paul reconnut les Plaintes de la jeune fille, de Schubert. Et il songea à Marthe et que le devoir est sans doute la chose du monde la plus ordinaire, la plus simple—la plus banale.
Pendant trois jours, le prédicateur empêcha Jean-Paul de se recueillir. Du moins, dans ce printemps lumineux et dépouillé, goûta-t-il la douceur de penser à Marthe, à cet amour lointain dont il sentait son cœur enveloppé. Il écrivit chaque jour une lettre que la jeune fille recevait avec un tremblement de joie. Jean-Paul n'était pas insensible à cette joie qu'il donnait. Il se plaisait à évoquer Marthe, vers midi, quêtant au portail l'arrivée du facteur: «Elle reconnaît mon écriture ... elle met la lettre dans son corsage, et pendant le déjeuner, ses doigts à travers la mousseline appuient sur l'enveloppe qu'elle n'a pas encore ouverte...»
Jean-Paul s'applique d'abord à ne lui pas parler d'amour et raconte simplement sa vie: «Le prédicateur a des accents si ridiculement ampoulés qu'il ne saurait émouvoir. De plus, il retape un vieux panégyrique de Jeanne d'Arc qui a déjà servi—et nous le débite en tranches. Le site est fait à souhait pour qu'on y prenne son mal en patience: un très petit jardin mais dont les allées s'enchevêtrent et, à l'horizon, Paris couché dans ses fumées. La forêt est toute proche, chantante et fleurissante, et les visages graves de ces jeunes gens sont plaisants à considérer. D'ailleurs, si le prédicateur est médiocre, il y a beaucoup de silence et de vraie solitude... Les repas sont une distraction, la seule de la journée. Ces Jésuites cuisinent proprement. Mais ils nous fortifient d'indigestes viandes, nous échauffent de sauces, et méprisent leurs frères les légumes...»