Et voici qu'une grande lâcheté l'envahit. Elle voudrait mourir avant de connaître son sort... Elle ouvre la fenêtre. Comme la nuit sur ses épaules est glacée! Le silence est tel que la jeune fille entend l'eau qui court invisible sur le sable et sur les longues mousses. L'air froid fait comme une brûlure dans sa poitrine.

Les jours passent. Il faut vivre. Il faudra rentrer à Paris. Marthe comprend qu'on ne sort pas de la vie comme d'une chambre où l'on s'ennuie. L'image de Jean-Paul demeure en elle cependant. Mais les traits s'effacent, les yeux s'éteignent, elle ne le voit plus ... même en baissant les paupières, en abandonnant son ouvrage sur les genoux... La douleur ne se réveille et ne la mord que lorsque M. Balzon lui parle d'un jeune homme sérieux, de famille honorable et riche, qui sollicite l'honneur de l'épouser ... alors elle se réfugie dans sa chambre, elle tourne la clef, se jette sur le lit, s'abandonne à sa douleur comme à une volupté.

M. Balzon se résigne à ne pas voir sa fille le quitter. De nouveau une paix triste habite la chambre de Marthe... Il y a des coussins à broder pour une vente, le catéchisme qu'il faut apprendre à deux petits garçons, il y a la musique: la Sonate au clair de lune, la pathétique, l'appassionnata et cette Chanson triste et cette Invitation au voyage, de Duparc, que Jean-Paul ne se lassait jamais d'entendre, il y a des petites amies qu'elle aime comme la seule chose au monde quelle puisse aimer—et surtout la chapelle de la vierge, le soir, le tabernacle, où tout l'amour de ce pauvre cœur déferle... Marthe n'attend plus rien. Elle vit.


XXVIII

Jean-Paul, qui autrefois s'émouvait si fort lorsqu'on sonnait à sa porte, Jean-Paul, qui vivait toujours dans l'attente d'un ami, aujourd'hui s'enivre de solitude.

Il fuit avec terreur les lieux et les visages qui lui rappellent sa vie passée. Il fait de grands détours pour éviter certaines rues. On le voit brusquement revenir sur ses pas lorsque de loin lui sourit une face connue—ou qu'un chapeau cloche entrevu ressemble à celui qui ombrageait les yeux troubles de Liette.

Seul, Vincent Hiéron est reçu avec joie dans le petit cinquième. Comme tous ceux qui traversèrent l'Union Amour et foi, ce jeune homme a des besoins d'apostolat. Pour les satisfaire, le jour de sa majorité, il a quitté une mère trop frivole, en se basant sur un texte d'Évangile: Celui qui aimera son père ou sa mère plus que moi... Il est ainsi délivré de la vaine existence de salon à quoi on le condamnait sottement.

Vincent Hiéron vit de journalisme et d'un héritage. Sa chambre—vaste cellule froide et carrelée—se trouve rue des Réservoirs, à Versailles, dans le vieil hôtel qu'habita La Bruyère. Il s'est lié avec le troisième vicaire et s'occupe obscurément du patronage: les vastes espoirs de l'Union Amour et foi ne le soutiennent plus. Atteindre les âmes une à une, tel est le but qu'il se propose. Pour l'instant, celle de Jean-Paul l'inquiète. Le jeune homme continue d'«incliner l'automate», selon ses avis. Mais aucune ferveur, aucune joie ne le soulèvent.

Les deux amis eurent l'inspiration de faire une retraite aux environs de Paris chez les Jésuites, avec d'anciens élèves de Vaugirard: un aigre printemps teintait de violet le jardin trop soigné où d'affreuses statues du Sacré-Cœur, de la Vierge et des innombrables saints jésuites se craquelaient à chaque tournant.