Il ajouta d'une voix assourdie:
—Ça n'empêche pas d'aimer...
M. Balzon, les coudes appuyés sur ses cuisses maigres, tisonnait.—Il revoyait les deux jeunes femmes dans le parc, lisant à haute voix les comédies de Musset et les romans de George Sand. Quand le professeur rentrait à Paris, elles s'écrivaient chaque jour... M. Balzon se rappela un soir où sa femme l'avait surpris lisant une lettre de l'amie... Elle s'était indignée avec des phrases de théâtre...
—Tâche de connaître les projets de Jean-Paul, dit-il... De mon côté, je parlerai à Marthe.
—Nous aurons des petits-enfants, Jules. Je leur donnerai leur premier fusil.
XXVII
Marthe rêve dans la grande chambre où Martine l'a laissée. Il y a sur la table un verre d'eau, d'une étonnante couleur rose. «Il est en sucre d'œuf de Pâques», affirmait Jean-Paul autrefois. La tapisserie a de petits bouquets. Le camaïeu du grand lit «à Lange» fait flotter dans la pièce l'odeur qu'ont certaines chambres de paysans. Le trumeau de la glace représente un moulin avec des canards, une femme qui fait la lessive. Un paysan conduit deux grands bœufs roux... Pour Marthe et Jean-Paul, ces personnages vivaient autrefois d'une vie mystérieuse. Les deux enfants avaient donné un nom à chacun d'eux. Marthe se souvient qu'ils appelaient le paysan et sa femme «M. et Mme Colorado». Dieu sait pourquoi?
Dans la lumière terne de cette chambre demeurée la même, la jeune fille, malgré ses vingt ans, a le sentiment terrible des années révolues, de la course à l'abîme—de ce que chaque minute tue en nous...
Son père lui a parlé de Jean-Paul. Elle ne s'est pas trahie. Elle a même supplié qu'on ne lui écrivît pas... L'incertitude lui paraît plus douce qui laisse un peu de place à l'espoir. Mais si Jean-Paul répond «non», où trouvera-t-elle la force de vivre?